Quatrième jour à bord: visite dans les entrailles du Floréal

Carnet de bordDécouvrez le carnet de bord de notre envoyé spécial dans l'océan Indien, à bord de la frégate de surveillance de la Marine française.

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Depuis dimanche, notre envoyé spécial Bernard Bridel suit la mission de la frégate de surveillance Floréal de la Marine nationale française.

Chaque jour il poste – si les opérations le permettent – un billet racontant la vie à bord. A son retour, nous publierons son reportage dans nos colonnes.


Mercredi 28 novembre - Les quatre stars du Floréal

Il y a Sophie et Marylin à bâbord, Monica et Pénélope à tribord. En ce mercredi, c’est Sophie, à gauche, et Pénélope, à droite, qui « rament » sur le Floréal. Car il faut équilibrer les efforts quand les quatre ne triment pas ensemble.

Pour rencontrer Sophie, Marylin et les autres, on doit s’enfoncer dans les entrailles de la frégate de surveillance. Car ces quatre créatures au nom de stars ne sont autres que les quatre puissants moteurs diesel du bâtiment de guerre. C’est comme ça dans la marine française, les mécaniciens aiment donner des petits noms aux propulseurs de leur navire. Une preuve d’affection pour ces mécaniques qu’ils bichonnent et surveillent vingt-quatre heures sur vingt-quatre quand ils sont en opération.

La chaleur est intense dans la salle des machines, située évidemment sous la ligne de flottaison, où l’on débouche après avoir emprunté deux échelles depuis le pont principal. Et même si ce matin, il n’y a que deux moteurs qui tournent, le bruit est infernal, le protège-tympan obligatoire.

De marque S.E.M.T PIELSTICK, pour les connaisseurs, les quatre moteurs diesel du Floréal sont des six cylindres en ligne de 107 litres de cylindrée développant chacun une puissance de 2200 chevaux. Moteurs «rapides», ils tournent à 900 tours par minute ce matin pour assurer une vitesse d’environ 10 nœuds (18 km/h) au navire sur une mer calme. En gros, et pour faire simple, un S.E.M.T PIELSTICK est dix fois plus gros qu’un moteur de voiture, mais fonctionne grosso modo de la même manière.

Cependant, explique le capitaine de corvette Yannick G. responsable des 4 stars du Floréal, «les moteurs et les arbres des deux hélices qu’ils entraînent tournent toujours dans le même sens». Ce sont les hélices, dont on peut varier le pas, qui feront que le bateau avancera ou reculera.

Cela dit, le bâtiment dispose d’autres moteurs – toujours diesel – notamment pour produire son électricité (trois 12 cylindres en V). Toutefois, dans les soutes du navire, l’appareil le plus spectaculaire est paradoxalement le plus petit: c’est l’osmoseur.

Installé dans un compartiment isolé, composé de quatre tubes superposés d’un peu plus d’1,5 mètre de long renfermant des membranes, il permet de désaliniser 800 litres d’eau de mer à l’heure ! Vital pour un équipage d’une centaine de marins dont la consommation d’eau douce par jour s’élève à quelque 150 litres par tête de pipe.

Mais laissons nos stars à leur dur labeur et remontons sur la passerelle, cinq «étages» plus haut. En ce quatrième jour de navigation, la mer est superbe, le temps magnifique. Mais surtout, deux navires se distinguent très nettement sur l’horizon : un gazier français à tribord et un bateau de pêche coréen presque devant nous. Me voilà rassuré, la mer, bien qu’immense, n’est pas toujours déserte dans ces parages où nous patrouillons.

Après s’être identifié et avoir demandé quelques renseignements aux deux bâtiments, la frégate de surveillance de l’opération européenne Atalante poursuit sa route. A l’est de l’Afrique, en ce mercredi 28 novembre, le Floréal n’a croisé aucun bateau suspect. Demain, peut-être ?


Mardi 27 novembre - Odeur de poudre

Au troisième jour de mon périple dans l’océan Indien, la poudre a parlé sur le Floréal. Je commençais presque à l’oublier, tant l’équipage et son commandant sont gens charmants et bien éduqués, je suis sur un bateau de guerre.

Alors, quand les premières rafales de mitrailleuses de 12,7 ont zébré la mer dans un fracas assourdissant, malgré mes protège-oreilles, je suis vite revenu à la réalité. Je ne suis pas en croisière, bien que la mer soit magnifique et que les dauphins, toujours aussi joueurs, nous accompagnent un instant avant la mitraille. Et que les exocets, ces petits poissons semi-volants qui ont donné leur nom à un redoutable missile français, ressemblent à des lames de couteau filant dans la vague.

Avant d’ouvrir le feu, la frégate de surveillance s’est tout de même assurée que le bateau de pêche croisant à une huitaine de miles nautiques (environ 15 km) avait bien compris le message : gardez vos distance, les canonniers du Floréal vont s’entraîner au tir.

Mitrailleuses lourdes, canons de 20 mm ou fusils mitrailleurs de 7,62, j’ai eu droit durant près de deux heures à la totale. Même si on me réserve pour plus tard un exercice avec la pièce maîtresse, le gros canon de 100 mm qui trône à la proue du navire.

Comme dans chaque armée du monde, lorsqu’on arrive en fin de mission, et c’est le cas du Floréal, il faut tirer les munitions approchant la date de péremption. Alors, coiffés de leur casque lourd, cagoulés et gantés, les artilleurs vont tirer un bon millier de projectiles, en visant des cibles flottantes.

Une fois encore, je retrouve des têtes que je ne m’attendais pas à voir ici mais qui montrent bien la polyvalence que l’on exige des marins. La jeune fourrière qui m’a fourni ma TPB (tenue de protection de base) canonne à qui mieux mieux au 20 mm ; sa camarade maître d’hôtel du carré commandant faisant preuve, pour sa part, d’une belle maîtrise à la 12,7.

Et puis m’explique-t-on, ces armes, toujours par deux (il y a deux bords sur un navire !), ont des rôles bien précis. Les deux fusils mitrailleurs placés de chaque côté de la passerelle de commandement doivent, par exemple, permettre de repousser un abordage. Eh oui, ça s’est vu ! En janvier dernier, au large de Mogadiscio, le navire de guerre espagnol Patino de l’opération européenne Atalante, a été attaqué au petit jour à l’arme légère par des pirates, cette fois bien mal renseignés. Face à plus forts qu’eux, les assaillants se sont finalement rendus.

Le Floréal a beau être en fin de mission, les exercices à bord ne cessent pas. Ce mardi, après le tir le matin, c’est à un vaste « Kriegspiel» anti-incendie qu’il m’a été donné d’assister. Tous vous le disent : le feu et la fumée sont les pires ennemis du marin. Malgré la chaleur suffocante dans leur combinaison de pompiers lourds, les hommes et les femmes du Floréal se donnent à fond pendant plus d’une heure. « Vous savez, on sait pourquoi on le fait », me lâche un vieux briscard. « S’il devait y avoir un vrai sinistre, on ne pourrait compter que sur nous-mêmes. En mer, on ne peut pas appeler le 118 ! ».

A l’est de l’Afrique, en ce mardi 27 novembre, le Floréal n’a croisé aucun bateau suspect. Demain peut-être ?


Lundi 26 novembre - Dames à bord

« La barre à droite 30 »
« La barre est 30 à droite »
Sur la passerelle du Floréal, les ordres du chef de quart sont brefs, le barreur doit les confirmer immédiatement avant d’actionner le petit volant qui va corriger le cap de la frégate de surveillance, grosse bête de 2950 tonnes à pleine charge.

A bord depuis deux jours, je vais de surprise en surprise. En ce lundi matin, c’est une toute jeune femme qui tient la barre. Le matelot Florence N. n’a que dix-neuf ans et ne s’est engagée qu’en juin dernier. Contrat d’un an renouvelable quatre fois. Elle est la cadette de l’équipage (dont la moyenne d’âge, très jeune, tourne autour des 26 ans), ce qui lui vaut le surnom de «bidou».

Réunionnaise, il y a longtemps qu’elle souhaitait entrer dans l’armée. « Mais je ne savais pas dans quelle arme, explique-t-elle. Un reportage à la télévision m’a fait choisir la marine». Depuis septembre, après une formation en double, elle fait ses quarts à la barre.

Longtemps considéré comme un monde où le sexe dit faible n’avait pas sa place, la marine française s’est considérablement féminisée ces dernières années. Sur le Floréal ces dames sont une douzaine. Parmi elles, l’aspirant responsable de la communication qui me sert de chaperon, le maître d’hôtel du carré du commandant, l’infirmière et le commissaire de bord par interim, une polytechnicienne de 20 ans, ce qui lui donne le droit de se faire appeler « midship » (l’officier le plus jeune de l’équipage).

Mais ne vous y méprenez pas, ces jeunes femmes ne font pas de la figuration à bord. Pas de place pour les planqués sur un navire de combat. De fait, chacun et chacune y est utile et porte plusieurs casquettes.

Il m’a suffit pour m’en convaincre d’assister ce lundi aux exercices de la BP (Brigade de Protection). Et, que ce soit au tir ou au close combat, l’infirmière n’était pas la moins assidue. C’est que, comme ses onze camarades de ce groupe d’intervention qu’est la BP, elle sait que l’entraînement dur qu’elle subit pourra être un facteur vital, le jour où elle sera amenée à prendre le contrôle d’un bateau suspect.

Quant à moi, gauche et maladroit, le capitaine d’armes m’a initié au tir au fusil à pompe. Cinq coups dans l’eau depuis l’arrière du navire … et une épaule chahutée ! On ne s’improvise pas militaire.

Et puis, si les chewing gums anti mal de mer m’ont encore été bien utiles en ce deuxième jour de navigation, j’ai appris que je n’étais pas le seul à bord à ne pas aimer tangage et roulis.

Ah, j’oubliais, dimanche soir, il n’a fallu que douze minutes au Floréal pour récupérer l’homme tombé à la mer. Dans la nuit et sous une pluie battante. C’était un mannequin. Car c’était un exercice.

A l’est de l’Afrique, en ce lundi 26 novembre, le Floréal n’a croisé aucun bateau suspect. Demain peut-être ?


Dimanche 25 novembre - La mer et son mal
Après une première nuit à bord, en rade de Victoria aux Seychelles, le grand jour est arrivé. Je pars en mission de surveillance dans l’océan Indien sur le Floréal. Avec son imposant canon de 100 mm à l’avant et son hélicoptère Panther à l’arrière, cette frégate de surveillance de 93,5 mètres de la Marine nationale française participe à l’opération européenne Atalante de lutte anti-piraterie.

Moi qui n’ai jamais navigué - à part quelques traversées en ferry - j’ai la boule au ventre en ce dimanche matin. Une idée m’obsède: aurai-je le mal de mer ? Le commandant Eric Caliendo, à la table duquel je prendrai mes repas durant la mission, a beau me répéter qu’il n’y a pas de honte à être malade, je suis anxieux.

Heureusement, on ne me laisse pas le temps de gamberger: le navire s’anime. Vu de la passerelle de commandement l’appareillage est un spectacle fascinant : sérieux, concentré, chacun remplit sa tâche. Le pilote seychellois compris. Dans son créole chantant.

Et puis, sous un ciel plombé, on gagne le large. La vitesse augmente pour se stabiliser entre 10 et 12 nœuds (18-21,6 km/h).

Vers 10h : premier cadeau pour le néophyte: de la passerelle arrière, j’assiste au décollage de l’hélico. Epoustouflant, fascinant. L’appontage le sera plus encore. Mais la journée ne fait que commencer. On me fournit une TPB (tenue de protection de base). En bleu foncé comme tout le monde, je devrais moins déteindre en parcourant les coursives.

Et puis, sournoisement il me tenaille le ventre. Oh, ce n’est pas insupportable, mais cette première attaque me surprend en pleine conversation dans le carré du commandant. Avec l’enseigne de vaisseau de la marine djiboutienne qui sert d’interprète en cas de rencontre avec des pêcheurs ou des pirates somaliens. Je pense à ma pharmacienne: les chewing-gums anti mal de mer que j’ai dans ma poche seront-ils efficaces?

Tout à coup une voix annonce ; «voie d’eau dans le hangar de l’hélico, ce n’est pas un exercice ». Toujours en vol, le Panther pourra-t-il revenir se poser alors que l’arrière du bateau est en pleine effervescence ? Les minutes passent. La voie d’eau est maîtrisée. Une bride « Swiss made » d’une canalisation à incendie a cassé. Elle a subi un «coup du bélier» provoqué par la remise sous pression de l’installation à la suite d’un mini black out électrique. Une cascade d’événements rarissimes. Porterais-je la poisse au Floréal ? Bien sûr que non, mais cet épisode démontre l’extrême complexité des systèmes qui cohabitent à bord.

Prévu à midi, le repas a été reporté d’une bonne heure. Assis à droite du commandant, je serre les dents, mais manger me fait du bien. Le médecin du bord me l’avait promis. Après une courte sieste, l’après-midi s’écoule entre visites du navire et discussions avec certains membres d’équipage. Tous très aimables et professionnels, mais … très bavards. Je n’arrive pas à retenir tout ce qu’on m’explique. Ça viendra me rassure le « pacha » (le CDT, soit le commandant Caliendo).

En fin de journée, la mer est plutôt sympa avec moi. Ou alors je commence à l’apprivoiser. Ça bouge, mais c’est supportable. En fait il faut respecter la règle des 3 F : ne pas avoir froid (impossible sous ces latitudes), ne pas avoir faim et ne pas être fatigué.

Ce soir, alors qu’on annonce un exercice de récupération d’un homme à la mer, l’un des trois F me gagne : je suis fatigué, très fatigué. A l’est de l’Afrique, en ce dimanche 25 novembre, le Floréal n’a croisé aucun bateau suspect. Demain peut-être ? (TDG)

Créé: 28.11.2012, 19h40

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