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Droits de l'homme

L'affaire El-Ganam ternit l'image de Genève à l'étranger

Par Alain Jourdan. Mis à jour le 12.03.2012 3 Commentaires

Le maintien à Champ-Dollon du colonel égyptien Mohamed El-Ghanam est une épine dans le pied de la Genève des droits de l’homme

La photo de Mohammed El-Ghanam brandie devant l'ambassade lors d'une manifestation au Caire en Egypte.

La photo de Mohammed El-Ghanam brandie devant l'ambassade lors d'une manifestation au Caire en Egypte.
Image: Keystone

«Il était allongé sur son lit. Il est resté totalement mutique. Il ne m’a pas parlé. C’est la première fois que je me retrouve dans une telle situation. C’est difficile de ne pas pouvoir communiquer avec la personne qu’on défend», confie Me?Pierre Bayenet. Amaigri, malade, paraissant avoir 70?ans alors qu’il est âgé de 56?ans, Mohamed El-Ghanam, un ancien officier égyptien réfugié en Suisse depuis 2001, semble totalement déconnecté du monde extérieur. Il l’est. Un rapport médical évoque une «pathologie mentale grave».

L’homme, qui a mis la police et les services de renseignements à cran au milieu des années 2000, n’est plus que l’ombre de lui-même. Les psychiatres sont d’accord pour dire que la prison n’est pas adaptée à son état et, pire, qu’elle met maintenant sa santé en danger. «Si Monsieur?El-Ghanam reste à la prison de Champ-Dollon, sa vie est engagée. Nous sommes très inquiets au sujet de la situation médicale», a déclaré le docteur Hans Wolff de l’Unité de médecine pénitentiaire le 10 janvier dernier devant le Tribunal d’application des peines et des mesures.

Faute d’établissement adapté et à cause de la dangerosité toujours supposée de Mohamed El-Ghanam, la justice a choisi de maintenir la mesure d’internement qui frappe cet ancien officier égyptien. Un temps envisagé, un transfert vers le centre de soins psychiatriques de Belle-Idée a été écarté.

L'enquête de The Independent

Pour le moment, Mohamed El-Ghanam reste derrière les barreaux. Pierre Bayenet a fait appel de cette décision devant la Chambre pénale d’appel et de révision. Le feuilleton judiciaire dure depuis six ans, mais l’affaire, elle, ne fait que commencer. Depuis quelques semaines, les médias arabes et l’internet ont pris fait et cause pour l’homme que la justice suisse a décidé de maintenir en détention.

Un journaliste du quotidien britannique The Independent s’intéresse tout particulièrement à cette affaire. Robert Fisk, célèbre reporter spécialiste du Moyen-Orient, réputé pour le sérieux de ses enquêtes, vient de consacrer un long article à Mohamed El-Ghanam.

Le reporter connaît bien l’ancien officier égyptien. «Je l’ai rencontré une première fois en 2000 à l’Hôtel Marriott du Caire», écrit-il. A l’époque, le colonel Mohamed El-Ghanam, ex-chef du Département de la justice du Ministère de l’intérieur, spécialiste des questions de terrorisme, prend ses distances avec le pouvoir. Il se met à dénoncer la corruption du régime, le népotisme, la torture, les violations des droits humains et le harcèlement des Coptes chrétiens d’Egypte. Très vite, l’officier se retrouve dans le collimateur des services de sécurité égyptiens.

Les tentatives de Mohamed El-Ghanam de quitter le pays échouent jusqu’à ce que la Suisse lui accorde l’asile politique. Dans l’article qu’il vient de publier, Robert Fisk affirme avoir eu une conversation téléphonique en 2003 avec l’ancien officier égyptien. Au cours de cet entretien, Mohamed El-Ghanam aurait confié au journaliste britannique avoir été approché par les services secrets helvétiques pour infiltrer les réseaux Al-Qaida et la mouvance islamiste en Suisse. Il explique alors que son refus lui vaut des menaces.

Le récit de Robert Fisk conforte le témoignage d’Ali El-Ghanam, le frère de Mohamed El-Ghanam. Lui aussi évoque une tentative de recrutement par les services secrets. C’est après cet épisode rapporté par plusieurs personnes que la vie de l’ancien officier a basculé.

La descente aux enfers

Persuadé d’être poursuivi, l’Egyptien se met à voir des espions et des complots partout. L’homme s’enfonce progressivement dans la folie. A-t-il été réellement la cible d’une opération de déstabilisation? Impossible de l’affirmer à ce jour. Ce qui est sûr, c’est que l’homme qu’il prend pour un espion et qu’il agresse avec un couteau dans les couloirs de l’Université le 15 février?2005, n’est qu’un pauvre bougre qui a le tord de passer par là par hasard. Mohamed El-Ghanam est alors placé en détention préventive.

La descente aux enfers commence. L’homme se met à proférer des menaces contre la Suisse et contre plusieurs élus, dont Micheline Spoerri. Considéré comme fou et dangereux, Mohamed El-Ghanam n’est pas jugé pour l’agression du 15 février?2005. La justice prononce une mesure d’internement administratif. Il est détenu depuis cette époque.

Si personne ne remet en cause les expertises psychiatriques, qui concluent à la folie de cet ancien officier jadis sain de corps et d’esprit, l’avocat, lui, s’interroge sur la nature réelle de l’agression qui a valu à Mohamed El-Ghanam le début de ses ennuis judiciaires. Pierre Bayenet a en main deux rapports. Le premier rédigé le jour même par deux policiers de Plainpalais parle de menaces faites avec un couteau. Quelque temps plus tard, un second rapport, celui produit pour obtenir son internement, prétend que Mohamed El-Ghanam a «grièvement blessé» sa victime «en lui plantant un couteau de cuisine dans l’abdomen».

Voilà l’affaire qui embarrasse Genève. En Egypte, on réclame désormais des explications. Dernièrement, on a manifesté devant l’ambassade de Suisse au Caire. L’ambassadeur d’Egypte en Suisse a été saisi du dossier.

On n’est plus seulement dans le domaine du judiciaire, mais dans celui des symboles. Aujourd’hui, Genève, la capitale des droits de l’homme, détient l’un de ceux qui avaient été les premiers à dénoncer le régime d’Hosni Moubarak. Embarrassant…

D’autant que l’affaire pourrait bien aller jusque devant la Cour européenne des droits de l’homme, si les procédures d’appel engagées en Suisse venaient toutes à échouer. (TDG)

Créé: 12.03.2012, 10h41

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3 Commentaires

Jean Sacchi

12.03.2012, 12:20 Heures
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Utilisons le système suisse: .Renvoyer le en Egypte avec une enveloppe et des excuses. Il finira ses jours dans son pays avec les soins appropriés à son cas. Finalement, punissons les autorités judiciaires pour leur manque Répondre


Juan Antonio KÜTTEL

12.03.2012, 11:23 Heures
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qui a le tord de passer par là ..... La Tribune ne changera jamais !!!! tord ... (tort) !!! Répondre



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