Blake et Mortimer frappés par le destin
AuteursLivres | Le dessinateur Sterne est mort en cours d’album. Sa femme a repris le crayon. PHILIPPE MURI | 21.11.2009 | 00:00
C’est l’histoire d’un scénario maudit. Comme si le destin avait voulu jouer un tour pendable aux repreneurs de Blake et Mortimer. Entaché par la mort de son dessinateur, René Sterne, La malédiction des trente deniers porte bien son nom. «Une triste et belle histoire», résume le scénariste Jean Van Hamme, en préface de ce nouvel album né dans la douleur.
La fatalité frappe une première fois en 2004. Quand il termine l’écriture de son récit, un thriller ésotérique situé en Grèce, Van Hamme se retrouve en panne de dessinateur. Ted Benoît, son partenaire habituel, vient de jeter l’éponge. Les deux albums de reprise qu’il a réalisés ont pourtant connu un gros succès, tant public que critique. Mais l’homme veut se consacrer à des projets personnels.
Pendant quelques mois, Blake et Mortimer voient défiler différents candidats potentiels. Auteur de la série Adler, René Sterne se montre le plus convaincant. Après une série d’esquisses et de planches d’essai, il se met au travail. Particularité: «l’aigle tranquille des Caraïbes», comme on le surnomme, habite une petite île des Caraïbes, Union Island, dans l’archipel des Grenadines. C’est là qu’il s’attelle à faire revivre les héros qui ont bercé son enfance, sous l’œil de sa compagne, Chantal de Spiegeleer, elle aussi auteur de bandes dessinées.
Crise cardiaque
Planche après planche, Sterne se joue des obstacles et avance, un peu trop lentement au gré de son scénariste qui loue néanmoins son perfectionnisme. La sortie de l’album est prévue pour 2007. Las… le destin s’en mêle, une fois encore. Le 15 novembre 2006, Sterne meurt brutalement d’une crise cardiaque dans sa maison d’Union Island. Il vient d’avoir 54 ans.
By Jove! Que vont devenir Blake et Mortimer? A ce stade de l’histoire, peu après le milieu de l’album, ils sont embarqués dans une chasse au trésor haletante, dont certains passages rappellent, dans l’esprit, le cultissime Mystère de la grande pyramide. A Athènes, Mortimer recherche les traces de Judas. Une légende prétend que quiconque touche l’un des trente deniers offerts par Ponce Pilate au douzième apôtre après qu’il eut trahi Jésus est frappé de malédiction. Et si ce n’était pas une légende?
Blake, de son côté, talonne l’infernal Olrik qui vient de s’évader du pénitencier de Jacksonville avec la complicité d’un homme d’affaires au passé nazi. Les deux affaires n’ont apparemment rien à voir, mais on se doute bien qu’elles sont inextricablement liées…
Enjeu financier
Fallait-il s’arrêter là? Publier ce début prometteur et basta? L’éditeur, pour qui la franchise Blake et Mortimer constitue un enjeu financier considérable (l’album est tiré à 550 000 exemplaires), se refuse à l’envisager. C’est alors que le destin se manifeste une dernière fois. Encouragée par ses proches, Chantal de Spiegeleer, la veuve de René Sterne, annonce qu’elle va terminer l’album entamé par son compagnon. «C’était naturel, comme une nécessité. René aurait voulu que je le fasse», explique-t-elle.
«Continuer sans lui était étrange. Blake et Mortimer correspondait beaucoup plus à son univers qu’au mien. Mon dessin est plus stylisé.» Les spécialistes savent pourtant que graphiquement il existe des ressemblances dans le dessin de Chantal et René. C’est elle qui lui a appris à mettre en images un scénario, alors qu’il était encore enseignant.
Bénéficiant en fin de parcours du soutien d’Etienne Schréder pour les décors, Chantal de Spiegeleer se prend au jeu, tient en respect son propre style et termine l’album le 30 août dernier, après plus de deux ans et demi de labeur. Blake et Mortimer ne pouvaient décemment pas disparaître. Les héros ne sont-ils pas immortels?…
«La malédiction des trente deniers», Blake et Mortimer tome 19. Par Jean Van Hamme, René Sterne et Chantal de Spiegeleer. Ed. Blake et Mortimer.
Comment reprendre le témoin au milieu d’un album
Pour se fondre dans l’univers de Blake et Mortimer, du moins celui imaginé par René Sterne, Chantal de Spiegeleer s’est basée sur le découpage graphique effectué par son compagnon, interprétant ses ébauches avec plus ou moins de bonheur. Sterne, qui disposait du scénario complet de La malédiction des trente deniers, avait esquissé l’album jusqu’à son terme, se référant à un style situé à mi-chemin entre Le mystère de la grande pyramide et La marque jaune, les albums les plus appréciés d’Edgar P. Jacobs, le créateur de Blake et Mortimer.
Servies par un scénario béton, les premières planches de l’album s’avèrent enthousiasmantes.
Et la suite? Chantal de Spiegeleer a tout fait pour que la transition entre la partie réalisée par son compagnon et la sienne apparaisse la plus harmonieuse possible, retravaillant ses esquisses de nombreuses fois avant de les transférer sur les planches, redessinées à plusieurs reprises avant l’encrage final. Les amateurs avertis décèleront pourtant le passage de témoin au premier regard, ne serait-ce qu’en observant les personnages secondaires, très typés chez chacun des deux auteurs.
Si Olrik apparaît plutôt convaincant, Mortimer change de physionomie en cours d’album. Le personnage a donné du fil à retordre à sa dessinatrice, soulagée de ne pas avoir à réinterpréter Blake, absent de cette première partie du récit. Suite il y aura donc. Mais pas dessinée par Chantal de Spiegeleer. C’est un inconnu, Aubin Fréchon, qui a été choisi pour terminer l’aventure. Son style se rapprocherait de celui de Ted Benoît. Plutôt de bon augure…
phm