L’amitié à l’épreuve des réseaux sociaux

Vie numériqueLa nature des liens qui se tissent sur Facebook et les autres plateformes posent de nouvelles questions.

Parmi les centaines de noms qui s’accumulent sur nos comptes Facebook, se mêlent conjoint, potes, collègues, camarades de classe, amis proches, vagues connaissances.

Parmi les centaines de noms qui s’accumulent sur nos comptes Facebook, se mêlent conjoint, potes, collègues, camarades de classe, amis proches, vagues connaissances. Image: JOHN LUND

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Un «ami Facebook» est-il un ami comme les autres? A cette question, la justice française a tranché. La réponse est «non». Dans un arrêt publié jeudi 5 janvier, la Cour de cassation – la plus haute juridiction de l’Hexagone – a estimé que «le terme «d’ami», employé pour désigner les personnes qui acceptent d’entrer en contact par les réseaux sociaux, ne renvoie pas à des relations d’amitié au sens traditionnel du terme».

A l’origine de cette affaire, un avocat du Barreau de Paris. Alors qu’une procédure disciplinaire était engagée contre lui, ce dernier a voulu faire récuser des membres du conseil disciplinaire, au prétexte qu’ils étaient «amis sur les réseaux sociaux». Ils ne pouvaient donc, selon lui, faire preuve d’impartialité. La Cour de cassation n’a pas eu le même avis. Une décision que maître Nicolas Capt, avocat spécialisé en droit des nouvelles technologies à Genève, juge «logique»: «Cela correspond à l’usage que les gens font des réseaux sociaux. Ils acceptent comme «ami», des personnes qui ne le sont pas forcément au sens traditionnel du terme. En Suisse, il n’existe pas – à ma connaissance – d’arrêt similaire. Mais je suppose que si la justice devait se prononcer, elle irait dans le même sens que son homologue française.» En 2012, le Tribunal fédéral avait ainsi estimé que le fait qu’un juge connaisse un avocat ne constitue pas un motif de récusation valable.

Nettoyage de printemps

Mais si les «amis Facebook» ne sont pas des amis, que sont-ils au juste? Cette question est née, selon le spécialiste des réseaux sociaux Olivier Glassey, d’un «hold-up sémantique»: «Facebook a décidé d’accoler l’étiquette «ami» à nos contacts numériques, explique le sociologue de l’Université de Lausanne (UNIL). Il s’agit d’un choix marketing qui confond volontairement les genres afin de créer une certaine ambiguïté. Mais dans les faits, nos contacts numériques ne sont que des contacts numériques, la version la plus minimaliste d’une relation puisqu’elle ne nécessite qu’un seul clic pour être validée.»

Ainsi, parmi les centaines de noms qui s’accumulent sur nos comptes, se mêlent conjoint, potes, collègues, camarades de classe, amis proches, vagues connaissances… Bref, un véritable melting-pot de contacts en tout genre. «Au départ, cette nouvelle proximité a engendré une certaine confusion. Les premiers utilisateurs ont fait des erreurs. Ils publiaient devant les yeux de tous des choses qui auraient dû rester dans leur sphère privée, poursuit Olivier Glassey. Mais les études récentes montrent que ce n’est plus le cas. Les gens savent très bien s’adresser de manière différenciée à leurs contacts. Nos recherches montrent d’ailleurs que, parmi la centaine de contacts numériques qu’ils possèdent, les utilisateurs échangent avec très peu d’entre eux – moins de 10%. Et ce ne sont pas forcément leurs meilleurs amis.»

Ainsi, une nouvelle catégorie de connaissance à fait son apparition: les «amis Facebook». «Il s’agit d’une catégorie de personnes que l’on ne connaît que par l’entremise du réseau social. On ne les voit pas ou peu en dehors du monde virtuel», raconte Olivier Glassey. Fondées sur l’immédiateté, ces relations définissent une nouvelle sociabilité qui s’affranchit du face-à-face physique. Pour autant, même virtuel, ces échanges restent chargés d’affectivité. «Lorsque l’on «like» quelque chose ou que l’on laisse un commentaire, note Olivier Glassey, on s’attend à susciter une réaction en retour.» Et vite s’il vous plaît! «C’est le paradoxe des réseaux sociaux. En théorie, ils offrent la possibilité de répondre quand on veut. En pratique, ils imposent l’immédiateté. Une présence en continu», souligne le sociologue. Mais à quoi cela sert d’accumuler des centaines de contacts si, au final, on échange seulement avec une minorité d’entre eux? «Autant le nombre d’amis que les réactions que l’on suscite constitue désormais une forme d’étalon de la popularité, explique Olivier Glassey. Mais l’entretien de cette foule est perçu comme très lourde par les utilisateurs et beaucoup finissent par se détacher de Facebook après avoir été très prolixes. Ils quittent alors le réseau bleu pour des plateformes où les relations sont mieux définies, plus restreintes.»

Symbole ultime de la rupture

D’autres choisissent de pratiquer un grand nettoyage de printemps dans leur catalogue d’amis. «Particulièrement durant les périodes électorales, on observe des élagages importants, relève le sociologue de l’UNIL. Cette asymétrie de l’amitié – une personne peut vous supprimer en un clic – conduit parfois à des cas dramatiques. C’est un symbole très fort de s’apercevoir que l’on n’a plus accès à la vie de quelqu’un que l’on croyait son ami.» D’autant que cette découverte se fait souvent au hasard, puisque Facebook se garde bien de nous prévenir. Dans le cas des couples qui se séparent, la situation s’avère particulièrement tragique. «Rompre le lien numérique est devenu l’incarnation ultime de la rupture. Cela peut rendre complètement folle la personne délaissée de trouver portes closes lorsqu’elle consulte le profil de l’autre, constate Olivier Glassey. Avec une question supplémentaire à régler: qui va garder les amis numériques?»

(TDG)

Créé: 27.01.2017, 19h22

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