Du Bic au clic: le prof à l’heure d’Internet

Ces métiers bouleversés par le numériqueLa révolution numérique est-elle sur le point d’«uberiser» le métier d’enseignant? Le point avec des spécialistes sur la façon dont l’ère virtuelle a transformé les profs d’antan en une version 2.0.

D’ici peu, les classes de primaire du canton seront toutes équipées de tablettes. Une révolution qui s’accompagne d’une mutation du rôle de professeur.

D’ici peu, les classes de primaire du canton seront toutes équipées de tablettes. Une révolution qui s’accompagne d’une mutation du rôle de professeur. Image: PHILIPPE MAEDER

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Dans les cartables d’écolier, au milieu des cahiers, des trousses et des manuels scolaires, les enseignants ont vu peu à peu fleurir les smartphones, ces doudous numériques introduits par des parents en mal de lien avec leur progéniture. «Ils sont arrivés comme une traînée de poudre et se sont imposés presque du jour au lendemain!» se souvient Jean-Michel Bugnion, ancien enseignant aujourd’hui à la retraite.

Le pédagogue était alors directeur du Cycle des Voirets et rien ne pouvait le préparer à la révolution numérique qui allait souffler sur les classes et les mentalités. «Tout a changé mais rien n’a changé en l’espace d’une dizaine d’années, analyse-t-il. L’apparition du numérique dans la vie de l’enseignant a bouleversé les codes en matière de pédagogie, de discipline ou de tâches administratives. Mais le cœur du métier, lui, reste le même: permettre d’apprendre.» La question de l’enseignement à l’heure d’Internet titille, chatouille ou fâche, selon les sensibilités et les générations, mais elle se pose. Au point d’être au centre des prochaines Assises romandes de l’éducation, en septembre, à Lausanne. Le thème? «A l’école des élèves connectés». Paf, dans le mille.

La mort du grand sage

Hors de question de s’embourber dans le marais du «c’était mieux avant». La plupart des enseignants sont unanimes: l’arrivée des tablettes et d’Internet en salle de classe a fait souffler un vent de fraîcheur sur des matières aussi sexy que les mathématiques ou la biologie. «Pour un professeur, cette manne d’informations à portée de doigt est extraordinaire. Un clic et il projette le document qu’il souhaite sur un tableau numérique, lance une vidéo complémentaire à son cours, s’évite de fastidieuses et peu écologiques photocopies ou initie un débat en classe. Ce serait stupide de se priver de cette richesse.» Même son de cloche du côté de Laurent Vite, président de la Société pédagogique genevoise: «En termes de pédagogie pure, les ressources accessibles en ligne se sont multipliées de façon exponentielle en l’espace d’à peine cinq ans, c’est complètement fou…»

Face à ce tsunami ludo-pédagogique, le professeur a-t-il toujours un rôle? Pourrait-il se faire croquer par le grand méchant Google? «Nous avons plus que jamais besoin des enseignants! s’exclame Jean-Michel Bugnion. Ils ont simplement changé de statut et doivent abandonner la certitude d’être les seuls détenteurs du savoir. Finis les grands sages qui se contentent de dire: «Moi je sais, tu m’écoutes et tu te tais!» Leur rôle a évolué: les profs sont devenus des distributeurs, des passerelles.»

Professeurs en panique

Au point parfois d’en perdre leur latin. Psychologue clinicienne spécialisée dans les usages numériques et leurs impacts, Vanessa Lalo est régulièrement confrontée à des éducateurs déboussolés, dépassés par ces nouvelles technologies chronophages, des pédagogues perdus qui peinent à redéfinir leur rôle.

La jeune femme donne des cours et des conférences auprès des établissements scolaires européens pour expliquer en quoi et comment le numérique peut faciliter l’enseignement et l’apprentissage. «Ce qu’il se passe en ce moment est très angoissant pour les enseignants, l’apparition du numérique à l’école leur demande une forme de lâcher-prise, explique-t-elle. La transmission du savoir ne se fait plus de façon verticale, du maître à l’élève, mais de manière horizontale, collaborative, indirecte. Les voici devenus accompagnateurs. La métaphore n’est pas forcément heureuse, mais ils s’assimilent dorénavant plus à un appareil digestif, chargé de digérer et redistribuer les savoirs.»

Encore faut-il être en mesure de prémâcher ce travail correctement, ajoute Vanessa Lalo. Pour cela, une formation s’avère plus que nécessaire: «C’est un bon usage qui fait l’intérêt de ces outils, pas leur existence», conclut la psychologue.

Elèves cherchent esprit critique

Les profs ne sont pas les seuls à se sentir désemparés. Dans ce bain de culture virtuel, les élèves se retrouvent noyés sous une multitude d’informations pas toujours justes ni pertinentes. Le professeur cru 2016 pourrait-il faire office d’aiguille magnétique de la boussole intellectuelle? «Il semble indispensable de préparer les plus jeunes au monde numérique de demain, confirme Laurent Vite. Il y a notamment un énorme travail à faire dans le domaine de l’éducation aux médias. Aujourd’hui, les élèves manquent parfois dangereusement de sens critique. C’est le rôle nouveau des pédagogues de leur apprendre à utiliser ces outils numériques avec intelligence et discernement.»

D’autres, comme Jean-Michel Bugnion, craignent également pour l’esprit de synthèse: «Le tableau noir était un excellent support pour les exercices de synthèse collective. La construction intellectuelle se faisait alors sous les yeux des élèves. Tout cela se perd avec des liens ou des tableaux interactifs, où l’on passe de contenu en contenu sans jamais s’arrêter… Et que dire de la lecture de livres? On peut transmettre beaucoup de choses par le numérique, mais il ne faudrait pas que l’accès aux livres devienne élitiste.»

Internet se glisse partout, dans les poches des élèves et dans le quotidien de leurs enseignants. Entre les risques accrus de plagiat grâce à Internet, les tentatives de mascognes sur smartphones, les enregistrements pirates de cours, le professeur a la désagréable impression de jouer au «iDétective». Et doit fixer de nouvelles limites. «Par exemple en créant un groupe WhatsApp pour une classe, le professeur peut certes informer des absences ou faire une annonce collective. Mais il s’expose à être bombardé de messages d’élèves qui demandent de l’aide pour tel ou tel exercice, et ce à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit», prévient Jean-Michel Bugnion.

Une fois les écoliers et collégiens de retour chez eux, voilà le pédagogue chargé de rendre des comptes administratifs. Toujours plus de comptes administratifs. «Cela nous facilite la vie dans bien des domaines mais en alourdit considérablement d’autres, poursuit Laurent Vite. Il y a désormais une exigence de réponse immédiate, le professeur peut difficilement se passer de connexion à sa boîte mail, parfois même le week-end, c’est l’une des luttes syndicales que nous menons, et elle est loin d’être gagnée.» Le prof 2.0 n’est pas encore sorti de l’auberge ni de sa chrysalide. (TDG)

Créé: 04.08.2016, 10h53

Des tablettes sur les pupitres genevois

Les datas vont pleuvoir sur la rentrée scolaire 2016: le Département de l’instruction publique (DIP) souhaite que toutes les écoles du canton soient équipées d’un ordinateur, d’un beamer et d’une tablette graphique avec stylet. «Nous sommes actuellement à une période charnière, explique Manuel Grandjean, directeur du Service écoles-médias du DIP (SEM). On passe de l’établissement pilote et de l’enseignant volontaire à une pratique plus généralisée. Après avoir achevé la première phase d’équipement, une seconde révolution numérique devra avoir lieu: fournir des outils aux élèves. Nous sommes sur le point de déposer des projets de loi pour aller dans ce sens. Tout cela se fera à l’horizon 2017 si tout va bien.»
Concrètement, les classes de primaire pourraient recevoir d’ici à peu quelques tablettes, tandis que les élèves du secondaire se verront autorisés à utiliser leur propre matériel en classe et auront accès au Wi-Fi et à un réseau pédagogique adapté. Mais des questions se posent. En 2015, un rapport de l’OCDE intitulé «Connecté pour apprendre» indiquait que les pays ayant massivement investi dans les nouvelles technologies n’avaient pas vu pour autant les résultats des élèves s’améliorer. Pire: il relevait même quelques effets négatifs. «Sur l’efficacité des nouvelles technologies dans l’enseignement, il existe différents rapports qui donnent des conclusions contradictoires, concède Manuel Grandjean. C’est la raison pour laquelle nous avançons dans cette voie avec prudence. Cela demande beaucoup d’accompagnement, des ressources adaptées et une véritable maîtrise de la part des enseignants. Nous mettons toute notre énergie sur la formation et l’accompagnement.» A Genève, les résultats des expériences tests menées depuis 2015 sont plus qu’encourageants. C’est notamment la collaboration entre les élèves qui s’avère positive. Vanessa Lalo, psychologue clinicienne spécialisée dans les usages numériques et leurs impacts, confirme cet «effet Waouh»: «Proposer des activités de recherches autonomes par petits groupes peut par exemple avoir un effet très bénéfique sur un enfant en difficulté ou à l’écart des autres, qui se révèle tout à coup brillant en termes de recherche.»

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