Deux siècles après, cette si moderne Mme de Staël

HistoireLa fille du banquier Jacques Necker, dont le bicentenaire de la mort est fêté à Coppet, était tellement en avance sur son temps que ses écrits sont toujours d’actualité. Décryptage.

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Madame de Staël (1766-1817) a beau avoir été la pire ennemie de Napoléon et la maîtresse de Benjamin Constant, avec qui elle a entretenu une relation tumultueuse, elle ne se résume pas à sa vie romanesque. C’est le message que porte la Fondation Othenin d’Haussonville à l’occasion des festivités du bicentenaire de la mort de la baronne de Coppet. Une célébration symbolique entre Paris, où elle est née, et le bourg de La Côte, où elle est enterrée.

Pour revivre son exil, un TGV a été affrété entre la capitale française et Coppet. Le train a débarqué jeudi soir les quelque 200 passagers qui avaient assisté à l’ouverture des festivités à Paris, la veille. Dans les wagons, les autorités de Terre-Sainte, bien représentées, ont côtoyé des habitants de l’Ouest du canton venus parfois en famille. «Nous commençons à nous approprier l’héritage de Mme de Staël», avoue un résident de Coppet.

Le temps du bicentenaire, les animations feront oublier les nombreuses attaques des héritiers du château, dans la presse française, qui contestent la légitimité de la fondation à gérer l’édifice. Tout est fait en tout cas pour mettre en lumière l’œuvre de Germaine de Staël. «Commémorer pour commémorer n’a pas de sens, souligne Léonard Burnand, directeur de l’Institut Benjamin Constant, à l’Université de Lausanne. Le bicentenaire est aussi une aubaine pour trouver des financements plus importants dans le but de faire découvrir cette personnalité exceptionnelle.»

Des festivités

Les organisateurs des festivités ont donc mis le paquet. Des animations attendent le grand public vendredi et samedi autour du château de Coppet pour élargir le cercle des connaisseurs de Mme de Staël au-delà des milieux intellectuels. Mercredi soir, à l’Hôtel de Galliffet à Paris, l’assistance était par contre plus composée de connaisseurs, dont une partie de Parisiens. Elle a assisté à deux représentations mettant en scène Me Marc Bonnant en avocat de Talleyrand, puis Brigitte Fossey en baronne de Coppet. En ouverture, l’écrivaine Daria Galateria a animé une conférence sur la carrière littéraire et la relation à l’Italie de Mme de Staël. «En plus d’avoir une écriture d’une grande qualité, on lui doit d’avoir inventé le romantisme littéraire», insiste cette spécialiste.

Ce n’est là qu’une facette de l’immense héritage intellectuel de Mme de Staël. De nombreuses publications récentes, dont la réédition de ses œuvres à La Pléaide, en témoignent. Deux cents ans après sa mort, ses écrits sont d’une étonnante actualité, répètent unanimement les experts. «Elle était tellement en avance sur son temps qu’elle en devient aujourd’hui notre contemporaine», confirme Léonard Burnand.

Le grand public n’est pas non plus insensible à la pensée staëlienne, comme le démontre l’exposition sur le couple Constant – de Staël à la Fondation Bodmer à Cologny (GE). Plus de 3000 entrées ont été comptabilisées depuis son ouverture le 20 mai. Il faut admettre que Mme de Staël a une capacité de fascination hors pair. Cette femme, âgée de 24 ans lorsque la Révolution française éclate, a vécu au cœur d’une période de bouleversements politiques qui ont marqué l’Europe. Elle n’est pas restée une observatrice passive, mais a joué un rôle important en s’appuyant sur des valeurs progressistes. Jusqu’à lui valoir la profonde détestation de Napoléon, qui l’a forcée à l’exil dans le château familial de Coppet. Sur les bords du Léman, elle a tenu un salon réunissant les plus grands esprits des Lumières.

Une vision européenne

Le Groupe de Coppet, dont elle était l’âme, et son travail plus personnel ont marqué l’histoire européenne. «Elle est notamment la mère du libéralisme politique moderne, dont Benjamin Constant peut être considéré comme le père», éclaire Léonard Burnand. La fille de Jacques Necker était motivée par la défense des libertés individuelles, inspirée par le courant en vogue alors en Grande-Bretagne. On la retrouvera en première ligne pour défendre des thèses à contre-courants qui, au XXIe siècle, sont entrées dans les mœurs. Elle prendra position très tôt, comme Benjamin Constant d’ailleurs, contre l’esclavage, cet «exécrable trafic». Elle en fera de même pour défendre la liberté d’expression et celle de la presse. «Comme son père, elle a compris la nouvelle puissance que constitue l’opinion publique, explique Léonard Burnand. Elle estimait que ceux qui gouvernent avaient des comptes à rendre à cette opinion publique.»

Née protestante dans une France catholique, elle prêche un concept très à la mode aujourd’hui, la tolérance religieuse. Au sein du Groupe de Coppet, elle met en pratique ce principe. Il y règne un réel cosmopolitisme, où se croisent des intellectuels de différents horizons géographiques, confessionnels et linguistiques. Ils dialoguaient dans le respect de l’autre en estimant que les différences pouvaient les enrichir. Le métissage culturel était alors testé à l’aube du XIXe siècle dans les salons de Coppet.

Sa vision de l’Europe – tolérante et respectueuse de la diversité culturelle et du cosmopolitisme – en est largement inspirée. En 2017, des politologues, des juristes et des philosophes ne s’y trompent pas et relisent Mme de Staël pour nourrir leurs réflexions et repenser les défis de l’Europe d’aujourd’hui. (TDG)

Créé: 14.07.2017, 07h45

Au programme des festivités

Vendredi 14 juillet: Le procès de Talleyrand, par Me Marc Bonnant, à 21h30, suivi de La réconciliation, Mme de Staël et Napoléon , avec Brigitte Fossey, mise en scène par Alain Carré. Cour du château de Coppet ou, en cas de pluie, dans la salle de l’Ancien Pressoir.

Samedi 15 et dimanche 16 juillet: Les Nuits de Madame de Staël, de 20h à 23h, dans le parc et la cour du château de Coppet. Animations familiales avec des spectacles alliant théâtre, musique, cirque, danse et pyrotechnie pour parcourir l’œuvre critique, historique, littéraire et la correspondance de Madame de Staël. Entrée libre.

Exposition: «Germaine de Staël et Benjamin Constant, L’esprit de liberté» à la Fondation Bodmer, à Cologny (GE). Jusqu’au 1er octobre. Ouvert de 14h à 18h, fermé le lundi.

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