Avec « Happy Sex », Zep fait un Titeuf pour les grands
Culture | Dans son nouvel album, le dessinateur genevois s’adresse aux adultes, sans tabous, mais avec un humour complice et ironique. Un vrai plaisir!
© Laurent Seroussi | Zep
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Philippe Muri | 10.10.2009 | 00:00
Chaud devant! Dans « Happy Sex », Zep appelle les chattes par leur nom et donne à l’amour des allures on ne peut plus explicites. Logique, puisque son nouvel album, loin de Titeuf, s’adresse clairement aux adultes. Sans renier son style, le dessinateur genevois couche sur le papier une vaste galerie de personnages plus ou moins portés sur la chose. Pas de pin-up ni d’apollon chez ces joyeux drilles qui ressemblent à leurs lecteurs. Avec un humour complice et ironique, Zep ne cache rien de la diversité de leurs positions ni de leurs comportements dans l’intimité. Une ribambelle d’histoires alléchantes narrées en une ou deux pages, où le rire tutoie le plaisir. Rencontre avant la sortie du livre, le 14 octobre.
Les auteurs font souvent le livre qu’ils auraient aimé lire. En bande dessinée, vous ne trouviez rien d’intéressant au rayon sexe ?
En tout cas je ne trouvais pas ça. Il existe beaucoup de bandes dessinées érotiques de qualité, mais je n’en connaissais aucune qui aborder le sexe comme un sujet de société, avec humour, notamment dans le côté burlesque que peut revêtir l’acte sexuel.
Le sexe, ça vous fait rire ?
Le sexe fait rire. Pas seulement moi. C’est un sujet souvent assez lourd, surtout quand ça ne se passe pas bien. On a du mal à en parler, à s’expliquer, à extérioriser. On reste souvent avec des hontes, des trucs ratés, des échecs difficiles à assumer. D’en rire, c’est ultra-libérateur.
Quelle est la part de vécu dans ces histoires ?
Il y en a pas mal forcément. Mais il s’agit souvent de bribes de faits réels plutôt que d’histoires vécues telles quelle d’un bout à l’autre. C’est mon travail d’auteur de raconter, de broder un petit peu pour que tout cela prenne corps.
« Happy Sex », un album à lire seul ou couple ?
Beaucoup de gens sont passés à la maison alors que je venais de le terminer, cet été. Parmi eux, des amis qui vivent en couple. J’ai l’impression qu’ils ont vraiment eu du plaisir à le lire ensemble, même si, et c’est assez marrant, ils ne riaient pas forcément des mêmes pages.
Derrière le rire, le propos s’avère tout de même assez excitant…
Pas mal de gens m’ont dit que c’était à la fois drôle et bandant. On voit plein de gens faire l’amour, c’est toujours un petit peu excitant de voir ça. Mais ce n’est pas le but de l’album. Le but, c’est de rigoler. Même s’il y a forcément un côté érotique du fait que c’est de l’image et que j’ai un dessin évocateur. Si je dessine un sexe, cela ressemble à un sexe.
Le sexe vu sous l’angle adulte, c’est un désir récent ?
J’avais commencé à imaginer ça quand j’ai fait Les filles électriques, où là c’était un adolescent qui cherche pendant tout l’album à avoir une première expérience sexuelle. Je m’étais dit que ce serait marrant de voir comment il vivrait cela ensuite à l’âge adulte. J’avais laissé un peu l’idée de côté. Dix ans après, j’ai commencé à noter quelques idées dans un carnet pendant que j’étais en train de faire un Titeuf. J’ai retrouvé cela il y a quelques mois, avec des ébauches d’histoires, et j’ai senti que c’était le moment de le faire.
Au moment d’entamer ce livre, vous n’avez jamais songé à changer de style ou à prendre un pseudo ?
Non, même si plusieurs copains dessinateurs me l’ont suggéré. Il a toujours été très clair dans ma tête que j’allais le faire avec le style qui est le mien et sous mon nom. Pour moi, Happy Sex, c’est un Titeuf pour les grands. C’est ma manière de raconter, de faire des histoires, de mettre en scène les personnages. De toute manière, je serais incapable de changer mon dessin. Je ne peux pas m’inventer un autre style aujourd’hui.
Une pastille collée sur l’album indique très clairement que l’album est destiné aux adultes. Cela exclut les petits lecteurs de Titeuf ?
Oui, je pense que ce n’est pas un livre pour eux. Ce n’est pas fait pour les faire rire, eux. L’album est destiné à faire rire les gens qui sont en âge de pratiquer ce qu’il y a dedans.
On est loin du Guide du zizi sexuel, qui a un titre explicite, mais qui s’adresse à un jeune public…
Dans ce cas, il y avait une volonté pédagogique. Avec Hélène (ndrl : Hélène Bruller, sa femme, coauteur du Guide du zizi sexuel), on répondait à des questions d’enfants en utilisant un langage qui leur soit accessible, mes dessins apportant un contrepoint humoristique à un texte didactique. Happy Sex s’adresse à des adultes et j’use d’un vocabulaire graphique adapté.
Et si des parents s’offusquent ?
J’imagine qu’il pourrait y avoir des réactions parce que je suis l’auteur de Titeuf et que j’ai fais un album sur le sexe. On peut imaginer que des enfants vont être attirés par mon dessin. Mais franchement, c’est un peu tiré par les cheveux. Quand j’ai publié Découpé en tranches, pas spécialement destiné au jeune public, seuls les enfants qui voulaient le lire l’ont ouvert. Evidemment, le sujet même d’Happy Sex attire la curiosité. Et comme les enfants sont généralement curieux, il y en a qui iront voir.
En même temps, il n’y a rien de traumatisant…
Je ne crois pas, non. Personnellement je ne vais pas montrer ce livre à mes enfants, et je ne leur ai pas fait lire les planches lorsque je les dessinais. Parce que je pense que c’est mieux qu’ils découvrent l’album plus tard. Mais il faut expliquer ce genre de décision aux enfants. Idéalement, on devrait pouvoir dire: ce n’est pas pour toi parce que tu n’es pas en âge de le lire; mais après, quand tu auras l’âge, ce sera très drôle.
Une manière d’éviter les malentendus autour du sexe ?
Oui. Très souvent on a ses premières visions de la sexualité via un livre, une revue, un film. Bien sûr, on ne s’en vante pas auprès de ses parents. Je me souviens qu’une des premières fois où j’ai vu des images érotiques, ce devait être dans une bande dessinée, Barbarella. Pas de quoi fouetter un chat. Mais il y avait l’idée que c’était clandestin, que c’était interdit.
Donc je me sentais extrêmement coupable d’avoir vu ça. Le fait d’associer la nudité à la culpabilité, ce n’est pas génial. Cela ne va pas nous aider forcément pour la suite.
Fallait-il une certaine maturité pour aborder ce genre de sujet ?
Il y a vingt ans, je n’aurais pas osé être aussi léger sur le sexe. J’avais encore un côté où le sexe était un peu sacré, où il fallait faire attention, comment on en parle ou on n’en parle pas. C’est vite embarrassant. Aujourd’hui, je ne dirais plus cela. Et puis graphiquement, j’avais besoin d’apprendre à rajouter cela à mon vocabulaire de dessinateur. Au début, je n’avais jamais fait de scènes sexuelles, ce n’était pas tellement mon créneau, donc j’ai dû intégrer cela à mon univers dessiné.
Les personnages qui s’ébattent dans les pages de « Happy Sex » nous ressemblent…
Oui, ce sont des gens de tous les jours, et des histoires de tous les jours. Ce n’est pas des gens qui vivent une sexualité ultra insolite ou grandiose. J’avais envie que ça sonne comme des vrais gens. Je n’allais pas tout à coup faire des pin-up parce que c’est érotique. Bien sûr, généralement, le sexe quand on le pratique, on est à poil. Donc il fallait que mes personnages soient dessinés comme ça. Et un sexe en érection devait être dessiné comme tel. Mais je n’avais pas envie pour autant de faire des acteurs de films X, ni une espèce de sexualité fantasmée.
Dans ce livre, il y a un regard masculin, le vôtre, mais on sent aussi une démarche assez féminine dans le fait que les personnages se racontent plutôt librement...
C’est clairement plus féminin comme comportement. Nous, on est toujours un peu embarrassés de parler de sexe. Soit c’est parler de performance, soit c’est parler de quelqu’un d’autre. Notre identité de mâle tourne beaucoup autour de la performance, donc raconter des trucs qui n’ont pas bien marché, non seulement on n’est pas à l’aise mais on met mal à l’aise les autres garçons. Je pense que c’est beaucoup lié à notre rapport de culpabilisation autour du sexe. Les filles découvrent sans doute plus le sexe en le faisant. Alors que la plupart des garçons ont une première « expérience » de la sexualité par un film porno, un magazine. Donc on a un côté clandestin par rapport à ça. On a toujours une part malsaine autour du sexe. Ce qui nous rend moins à l’aise pour en parler.
La bande dessinée permet-elle d’aller plus loin que la littérature ou le cinéma ?
Dans la littérature, on se sent vite obligé de décrire. Or, quand un couple fait l’amour, l’action est assez répétitive ! On le voit dans le cinéma X. Donc souvent la littérature érotique va déployer un nombre de qualificatifs qui fait qu’à un certain moment cela devient assez ridicule. Par son côté visuel, la bande dessinée permet de rendre le côté burlesque de la sexualité.
Au cours de l’élaboration de ce livre, vous avez eu des contacts avec Gotlib. Lui aussi a pas mal exploré la sexualité dans certains de ses albums. Vous aviez besoin de vous convaincre de votre démarche ?
En fait, j’étais sûr de moi. J’avais exactement la vision de ce que je voulais faire. Mais comme plein de copains dessinateurs tentaient de m’en dissuader, j’en ai parlé à Gotlib, qui lui avait vécu ça de manière encore plus trash. Lui il a fait tout exploser. Aujourd’hui encore, certaines de ses histoires demeurent transgressives. C’était quand même un auteur très aimé du grand public. Donc cela m’intéressait de savoir. Mais lui était très clair là-dessus : il m’a dit ce que je ressentais, c’est-à-dire que l’on ne peut jamais attendre la validation des gens sur un projet. On fait un projet parce qu’on doit le faire. Après les gens adhèrent ou n’adhèrent pas. Mais on n’a plus de maîtrise là-dessus.
A la fin de l’album, vous vous représentez avec un préservatif Titeuf. Ca existe ?
Non. Mais parmi les premières propositions de merchandising, il y en a eu une, non pas pour un préservatif en forme de Titeuf, mais pour un emballage de préservatifs sur lequel apparaîtrait Titeuf. Il faut penser que lorsque le premier et même le deuxième album de Titeuf sont sortis, le public identifié était un public exclusivement d’adultes. Les gens qui voulaient faire ça étaient je crois liés à la prévention contre le sida et voulaient faire quelque chose de drôle autour du port du préservatif. On l’avait refusé à l’époque. Aujourd’hui je ne le ferais pas non plus, car je trouve que cela n’aurait aucun sens. Mais chaque fois que je dessine un livre hors Titeuf, je fais un clin d’œil à mon personnage. Et en tant qu’auteur, il fallait aussi que je me dessine tout nu, pour assumer vraiment le truc.
A propos de Titeuf, où en est le projet de dessin animé de long-métrage ?
Ca avance. La sortie devrait intervenir autour de fin 2010, printemps 2011.
Il se murmure que Johnny Hallyday prête sa voix à un personnage et interprète une chanson inédite…
C’est vrai ! Il y aura aussi une chanson inédite interprétée par quatre grands: Francis Cabrel, Alain Souchon, Jean-Jacques Goldman et Benabar…
« Happy Sex », par Zep. Ed. Delcourt. Sortie le 14 octobre