La danse vertigineuse de Roberto Zucco

GenèveSpectacles | Christophe Perton signe une flamboyante version de l’ultime pièce de Koltès. Saisissant.


LIONEL CHIUCH | 31.10.2009 | 00:00

Danse, Roberto Zucco, danse! D’une danse nouvelle et redoutable puisqu’elle ne prend appui sur rien. Et surtout pas sur l’air, qui est saturé de trahisons et de renoncements.

Toi, tu ne renonces jamais. A trois pas du gouffre, tu en fais quatre. Roberto Zucco: tueur solaire brûlé par lui-même. Roberto Succo: tueur bien réel qui inspira à Bernard-Marie Koltès sa dernière pièce. Dans la fulgurante mise en scène de Christophe Perton, Zucco, c’est Olivier Wermer. Il ne l’interprète pas, il l’aspire en lui. Le comédien a compris qu’il avait affaire à un astre. Noir, forcément, puisqu’il réfute toutes les règles de la physique et de la morale.

Roberto Zucco danse parce qu’il refuse la ronde. Il sort du «cadre». Sur la scène se dresse une autre scène, celle d’un vieux ciné ou d’un music-hall.

D’entrée, on perçoit que même la ligne de fuite est faussée. Il n’y a rien derrière les apparences, rien derrière les sentiments, rien derrière les autres et la coulisse n’existe pas.

Il n’y a pas un lieu où le tueur puisse se poser. Sinon, comme il le confie à sa mère (Christiane Cohendy) avant de l’étrangler tendrement, dans «la laverie automatique». Parce que «c’est calme» et qu’«il y a des femmes».

Les autres, quand ils ne se mêlent pas de chorégraphie eux aussi, se lovent dans les fauteuils rouge sang. Ils se regardent jouer à la vie. C’est un jeu dérisoire ou chacun, pour tuer le temps, s’érige en juge de son prochain. Zucco, lui, tue ce prochain qui n’est jamais proche. «J’écrase les autres animaux non par méchanceté mais parce que je ne les ai pas vus et que j’ai posé le pied dessus», lance-t-il à la foule.

Cohésion et diversité

La Gamine, qui cherche à fuir les miasmes familiaux, il ne l’écrase pas. C’est sans doute parce qu’elle évolue aux mêmes frontières. La Gamine a les traits d’Agathe Le Bourdonnec, qui lui fournit sa fébrilité rétive et ses fureurs juvéniles. Christophe Perton ne bride pas ses acteurs mais répartit leur énergie: du dedans au dehors dans un flux incessant.

De la riche distribution, on dira qu’elle pulse à un rythme identique. Pierre Baillot en vieil homme inquiet et Christine Gagnieux en parvenue revenue de tout sont formidables. Chaque rôle est tenu d’une poigne ferme. C’est une cohésion qui se nourrit de diversité. La mise en scène opte pour un bousculement ordonné. Une tempête dont on dirigerait les colères. La scène de la Comédie offre l’amplitude idéale. Un faisceau de lumières en organise les courants alternatifs.

L’autre éclairage que Christophe Perton porte sur la pièce, c’est la biographie de Koltès. En 1988, juste avant de mourir, le dramaturge convoque son microcosme interlope: dealers, putes, flics et petites frappes. Les adieux ne sont jamais pleurnichards: ils sont coupants comme des éclats de rire.

La langue de Koltès, elle, est une pierre incandescente jetée par-dessus scène. Elle ne s’enflamme vraiment qu’au moment de sa chute. A sa manière, Roberto Zucco «métaphorise» ce phénomène de friction. En sortant de la Comédie, on se passe la main sur le visage pour voir s’il ne reste pas des scories d’étoile.

Roberto Zucco. A la Comédie de Genève. Jusqu’au 8 novembre. Rés. 022 320 50 01.




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