La plage de Cramer piétine un site classé
Controverse | Le comblement d’une partie du lac recouvrirait les vestiges d’un village lacustre. Polémique! On s’active pour financer des fouilles urgentes
et massives sur ce site menacé d’érosion rapide.
© Université de Genève | Du chêne taillé à la hache de bronze. Ces pilotis ont été extraits en 2000 du site lacustre de Plonjon.
MARC MOULIN | 06.05.2009 | 00:03
Elle fait décidément des vagues, la plage que les services de Robert Cramer veulent créer en comblant une partie du lac, entre Baby-Plage et le Port-Noir. Action Patrimoine Vivant (APV) vient de lancer une initiative qui interdirait d’aller de l’avant dans ce chantier. L’association insiste sur la symétrie des lignes de la rade, dessinées au XIXe siècle.
Mais elle s’inquiète aussi de la disparition de la station lacustre de Plonjon, aujourd’hui immergée au large des parcs de la Rive gauche, qui disparaîtrait pour moitié sous les remblais. «Nous sommes favorables aux nouvelles plages, mais elles ne doivent pas se faire au prix d’un comblement du lac, plaide Erica Deuber-Ziegler, du comité d’APV. Ce site archéologique est un témoin extraordinaire du peuplement de notre rade: il doit être sauvegardé!» Ce n’est peut-être pas pour rien que les autorités sont restées jusqu’ici fort discrètes sur l’enjeu. Elles envisagent pour leur part une fouille des lieux avant leur disparition.
Sous la plage, les pilotis
Des quatre sites classés qui gisent sous les eaux de la rade, le Plonjon est le plus vaste. Il s’agit de quelque 3000 pilotis qui nous renvoient à la fin de l’âge du bronze. Ou plus exactement à l’hiver entre 914 et 913 avant Jésus-Christ, selon une analyse de datation effectuée sur des pieux, extirpés du fond du lac en 2000. Parmi les établissements littoraux préhistoriques essaimés autour de l’arc alpin, il s’agit donc d’un exemple plutôt récent: les plus vieux datent des environs de –4000. Sur plus de trois millénaires, ce type d’habitat s’est manifesté durant diverses phases, qui correspondraient à des périodes de surpopulation ou d’insécurité. Si on a longtemps cru que ces villages étaient bâtis au-dessus des eaux, on pense aujourd’hui que tel n’a pas toujours été le cas. A l’époque, le Plonjon était sur la rive.
Disparition programmée
Plage ou pas, le site est menacé à brève échéance. Sa fouille est donc urgente. «Les vestiges auront disparu d’ici quelques décennies, explique l’archéologue chargé des fouilles, Pierre Corboud. L’enrochement des rives et le barrage du Seujet ont modifié les courants et accéléré l’érosion.
Ce projet de plage est, du coup, une aubaine: il force les autorités à trouver un financement pour les investigations, avant qu’il ne soit trop tard.»
Le labeur s’annonce pénible, vu l’environnement aquatique: une bonne partie des recherches serait effectuée en plongée. Mais la partie est «jouable», selon Pierre Corboud: elle est facilitée par le fait, dont les experts sont certains, qu’il n’y a qu’une seule couche à explorer. Elle repose en effet sur une strate d’origine glaciaire, ce qui exclut tout habitat antérieur. «Nous sommes presque certains de pouvoir récupérer toute l’information», assure l’archéologue.
Trois ans de fouilles
Des travaux préparatoires ont déjà eu lieu ces derniers mois dans le lac. La campagne de fouilles, d’une durée de trois ans, pourrait démarrer en septembre, pour autant que le financement soit assuré: on recherche 2 millions et demi de francs! «C’est en bonne voie et j’ai annulé mes vacances pour y parvenir, assure Alexandre Wisard, père du projet de plage au Département du territoire. Pour l’heure, on a un site classé, mais pas un sou pour l’étudier. Notre projet offre de quoi prospecter les lieux avant leur inéluctable dégradation.»
Déclasser ou pas
Pour ce haut fonctionnaire, il n’est pas nécessaire de déclasser le périmètre: «Pourquoi compliquer les choses?» Mais ce n’est pas l’avis de la directrice du Service des monuments et des sites: «Avec une telle intervention, le classement perdrait son sens, juge Sabine Nemec-Piguet. Le Conseil d’Etat devra au minimum revoir son arrêté.» Toutefois, l’entreprise risque de prendre du temps: lors d’une présentation du projet avant Pâques, la Commission des monuments, de la nature et des sites a émis des réserves. Pour elle, un nouveau lieu de baignade doit s’appuyer au minimum sur une étude globale de la rade, pour s’assurer qu’on a choisi l’endroit le plus judicieux. Cette étude devrait notamment inclure la rive au pied du coteau de Cologny. D’autres critiques portent sur l’extension prévue de la Nautique (on redoute une saturation du lac) et sur le transfert des activités du quai marchand des Eaux-Vives: on craint pour son identité et son animation.
La bénédiction de l’expert
Spécialiste des lacustres, le Neuchâtelois Marc-Antoine Kaeser jette, de loin, un regard bienveillant sur les projets genevois. «Le véritable danger, c’est que les vestiges se dégradent d’eux-mêmes sans qu’on n’ait pu mener de recherches, déclare le directeur du Laténium d’Hauterive (NE). Il faut certes réfléchir et s’abstenir de détruire les sites par simple caprice, mais si une construction se justifie, l’archéologie ne doit pas empêcher de continuer de vivre! Il faut se garder de sacraliser les lieux. On ne peut pas dire aux Genevois de cesser d’utiliser le lac à cause de leurs prédécesseurs qui ont vécu au même endroit il y a plusieurs siècles. L’important, c’est que l’on puisse récupérer les vestiges et documenter les données, au bénéfice des archéologues du futur.»
Mais, justement, on peut présumer que les chercheurs des prochains siècles disposeront de moyens inconnus de nos jours. Comment être sûr que les données sauvées aujourd’hui seront pertinentes pour eux? «On peut tirer beaucoup d’informations de fouilles anciennes, répond Marc-Antoine Kaeser. Mais il est vrai qu’on regrette parfois que certains endroits aient été explorés au XIXe siècle, ou même au XXe. On se dit qu’on aurait plus de moyens aujourd’hui, et le mal est fait. Mais on ne vit pas dans un monde idéal!»
L’expert a lancé un plaidoyer pour la sauvegarde du patrimoine préhistorique dans son livre Les lacustres, paru en 2004 (collection Le savoir suisse). Il s’explique: «L’érosion constitue un vrai problème. La dégradation est rapide. Soit on parvient à protéger les sites — ce qui s’avère souvent très difficile — soit on les fouille afin d’en conserver l’essentiel. Mais il faut agir!» Une croisade ardue pour un patrimoine forcément méconnu, puisque souvent immergé.