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Jean-Yves Marin entend remettre Genève au cœur des Musées d’art et d’histoire

MAH | Le nouveau directeur évoque l’état actuel du chantier intellectuel, qui précède le chantier architectural.

© Olivier Vogelsang | Jean-Yves Marin, directeur des musées d'art et d'histoire.

Etienne Dumont | 23.11.2009 | 17:35

Le bureau est le même. Une différence de taille, cependant, dans l’ex-Ecole des Casemates où Jean-Yves Marin a pris la place de Cäsar Menz. Une immense table, pourvue de nombreux sièges, a trouvé place. Le nouveau directeur aime à travailler en équipe. Une grande horloge du XIXe siècle est venue s’installer au mur. Il faut dire que le sort du Musée d’horlogerie et d’émaillerie devient préoccupant.

Comment avez-vous pris contact avec le musée, que vous dirigez officiellement depuis le 1er octobre?

J’ai passé ici deux ou trois jours par semaine depuis le mois de juin. Je devais légalement trois mois de préavis à Caen. Mais, comme j’avais des centaines de jours à reprendre, j’en ai utilisé quelques-uns. J’ai donc pu commencer par lire tout ce qui s’est écrit au Musée d’art et d’histoire. J’ai constaté qu’il s’y est mené une réflexion importante depuis la fin du règne de Claude Lapaire, dans les années 1980. Les gens ont alors réalisé l’état du musée. Il était à la fois ancien et vieux. Est ensuite venu le projet Jean Nouvel à la fin des années 90, puis sa mise au rancart après la votation négative sur le Musée d’ethnographie à la Place Sturm.

Le musée s’est alors transformé en enjeu politique.

C’est une mutation commune à toute l’Europe, avec les jouets présidentiels en France et des positions comme celles du prince Charles en Angleterre. A Genève, la construction était bloquée. Elle aurait pu se voir relancée par l’édification d’un bâtiment phare, mais on s’y est mal pris. C’est aujourd’hui encore trop souvent le cas. Quand on évoque le projet d’agrandissement de Jean Nouvel, on parle avant tout du restaurant panoramique, alors que l’important reste bien sûr la présentation des collections.

Cela vous gêne-t-il de voir tout porté en Suisse sur la place publique?

Non. Au contraire. La démocratie ralentit peut-être les choses, mais elle stimule l’intérêt des citoyens. Je suis allé l’autre soir entendre un débat sur le nouveau Musée d’ethnographie, histoire de m’informer. Je me suis fait tout petit dans mon coin. Je voyais qu’on avait prévu 200 chaises. Je me suis dit, «ils sont fous». En Normandie, il y aurait à peine eu quinze spectateurs. Eh bien, ici, il a fallu rajouter des sièges sous la pression de la foule.

Quel est, au fait, le grand but de la rénovation du Musée d’art et d’histoire?

Il faut absolument que Genève reprenne une place centrale dans le musée. Nous avons une chance formidable. D’un côté, nous sommes bien ici dans ce qu’il faut appeler une cité provinciale, même si Genève constitue la plus petite des grandes capitales. Et de l’autre existe effectivement la cité internationale. Seul, le niveau national n’a en réalité aucune importance. La Suisse n’a pas souffert du jacobinisme, comme la France. Nous devons donc répondre à deux aspirations différentes, sans pour autant prétendre au musée universel, qui est au-dessus de nos forces.

On parle pourtant d’un million d’objets dans les collections.

Oui, c’est vrai, mais cela n’a pas vraiment de sens. Avec les gravures vous arrivez à 300 000. Avec les monnaies, tout va vite. Je dirais que les collections comportent environ 60 000 objets «muséographiables», ce qui me semble déjà énorme.

Que faire du reste?

Il s’agit de ce qu’on appelle les collections d’étude. Mais pour en revenir à ce qui est montrable à un public qui n’est pas composé de spécialistes, le chiffre de 60 000 prouve qu’on a su durant un siècle choisir, accepter ou même acheter, ce qui a supposé certains moyens.

La chose ne semble-t-elle pas bloquée, vu l’absence de crédits d’acquisition?

Non. Ce qui m’a beaucoup surpris ici, parce que la chose n’existe pas en France, c’est le nombre de fondations privées englobées dans les collections du musée. Leurs membres viennent me visiter. Ils proposent de m’aider. Je sens un réel intérêt, qui n’est pas lié au seul agrandissement. D’une manière générale, je me sens plutôt bien accueilli. Je n’ai rencontré ici qu’un véritable ennemi.

De qui s’agit-il?

Je ne peux pas vous répondre.

Parlons maintenant de manière moins générale. Où en est le Musée de l’Horlogerie, fermé au public depuis le braquage de 2002?

Il y a eu un drame. Sept ans plus tard, on pousse encore des têtes d’enterrement. Je veux bien qu’il y ait eu un traumatisme et qu’il faille accomplir un travail de deuil. Mais tout de même! Sous la direction d’une conservatrice compétente, Estelle Fallet, les collections ont été reconstituées. Il faut donc que ce secteur retrouve sa place.

Où?

Au Musée d’art et d’histoire, où la collection se trouvait d’ailleurs jadis. J’y vois une part importante de l’histoire industrielle de Genève, qu’il nous faudra raconter de manière importante. Les Genevois pourront ainsi retrouver une collection, que je vois plus historique que rattachée aux beaux-arts. Pour moi, horlogerie genevoise égale «Fabrique» et cabinotiers.

Que pensez-vous d’un rapprochement avec le Musée Patek Philippe, dont les collections genevoises se révèlent très importantes?

Je ne sais pas. C’est privé.

Et les instruments anciens de musique?

Là aussi, il y a eu à Genève un petit musée, qui se trouvait rue Le Fort. Il s’agit pour moi d’une très belle collection, pour laquelle il faudra engager un conservateur. Le drame, c’est qu’elle a été oubliée. Il faut qu’elle retrouve un espace dans le bâtiment de la rue Charles-Galland.

Mais y aura-t-il vraiment une place pour tout?

En 2010, qui marquera par ailleurs le centenaire de l’édifice de Marc Camoletti, il faudra sérieusement réfléchir sur un concept général. Nous ferons le mieux possible. Cela signifie pourtant qu’il y aura des frustrations et je comprendrai les frustrés. Mais je crois aussi que, si nous arrivons à tenir un discours intelligent, les collections finiront par trouver d’elles-mêmes leur place.

On murmure que vous allez créer cinq pôles pour le musée.

Exact. Mais il s’agit là de divisions administratives. Il y aura ainsi un secteur beaux-arts, comprenant les estampes et les dessins. Ils auront fusionné pour créer un cabinet graphique. Je vois ensuite un pôle histoire, car je reste convaincu qu’il s’agit là du grand fil conducteur. On y trouvera donc l’horlogerie, mais aussi les arts décoratifs ou l’archéologie.

Et ensuite?

En troisième, je regroupe ce qui relève de la documentation. On y mettra la Bibliothèque d’art et d’archéologie, qui constitue notre boîte à outils. Il y a aussi bien sûr l’inventaire, qui reste assez faible. J’aimerais pouvoir mettre le plus d’œuvres possible prochainement sur le Web, y compris les collections d’étude. Le Web constitue aujourd’hui pour les gens une première approche.

En quatrième…

En quatrième, je place l’accueil des publics. Ce qui se fait est bien, mais peu structuré. Il faut disposer d’une force de frappe. L’idéal serait d’obtenir au final le double de visiteurs avec un tiers de scolaires, un tiers de Genevois et un tiers de touristes. Cela suppose de faire de la visite du musée un objet incontournable. Il nous faut du coup une personne en charge du tourisme. C’est très efficace. J’ai engagé la première du genre en France, il y a dix ans. Sa prospection a donné d’excellents résultats.

Et cinq pour finir.

L’administration et les finances. Il faut bien que la boutique fonctionne.

On a pourtant dit, dans l’audit, qu’il y avait déjà trop de monde au musée…

J’en compte en tout 250 personnes occupant 199 postes. Sur ce nombre, la moitié des gens est dévolue à la sécurité et à la surveillance. Ce n’est pas énorme. En rencontrant peu à peu les membres de toutes les professions concernées, j’ai été frappé par la qualité des gens. Je recevais l’autre jour les transporteurs. Les questions qu’ils m’ont posées m’ont paru très pertinentes.

Comptez-vous vous montrer dirigiste par rapport aux conservateurs?

Non. Je ne veux pas m’intéresser de trop près à leur travail. De même, je n’entends pas contrôler de trop près les collections, ni organiser personnellement d’expositions. Il faut laisser, intellectuellement, leur indépendance aux gens.

Certains postes demeurent à repourvoir.

Oui. Ce sera notamment le cas pour la Maison Tavel, dont la muséographie est à repenser.

Disons qu’on aura beaucoup poussé son directeur Livio Fornara à partir…

Cela ne change pas le fait que la mise en scène, remarquable dans les années 80 et acceptable durant la décennie suivante a aujourd’hui vieilli. Il faut prévoir un renouvellement des salles.

Et l’Ariana? Acquerra-t-il son indépendance?

Je ne peux pas vous répondre, parce que je ne sais pas. Là aussi, le poste de conservateur est vacant. Je dois dire que nous perdons quelqu’un de grande qualité avec Roland Blaettler.

Revenons-en au musée lui-même. Le fameux accord avec le donateur masqué, qui apporterait 27 millions, est-il enfin signé?

Non. Mais cette fois, nous finalisons vraiment avec cette personne dont le nom ne doit pas se voir cité. Il a été dit, je vous le rappelle: «d’ici à la fin de l’année».

Et après?

Nous aurons une année pour mettre au point les choses avec l’équipe de Jean Nouvel. Jean Nouvel n’est pas mon choix. Je fais avec son idée. De toute manière, il faudra se serrer les coudes. Ce à quoi nous devons aboutir, c’est un projet pouvant trouver un consensus à la fois populaire et politique.

Vous avez dit, en mai, qu’il faudrait sans doute fermer le musée.

Parce que je le pense. Le bâtiment est dans un triste état. Mais c’est l’architecte, en fait, qui décidera. Evidemment, avec une idée de 1997, nous avons pris beaucoup de retard. Je pense que ce n’est finalement pas un mal. Nous sommes aujourd’hui arrivés à la fin d’une génération de musées. Nous avons la chance de faire partie de ceux qui pousseront après 2010, en bénéficiant de ces acquis. On tâchera d’utiliser les réussites en évitant les erreurs. Car il y en a eu.

Que ferez-vous pendant cette probable fermeture?

D’abord, nous attacher au chantier des collections. Ensuite exposer au Musée Rath. Il faudrait ici que les présentations tournent autour de nos points forts. Les Genevois doivent prendre conscience de leur patrimoine. C’est après tout ce qui justifie l’argent qu’on va dépenser. Je pense qu’il faut donc provisoirement cesser, et ce d’autant plus que notre rythme va forcément ralentir, aux grandes manifestations un peu tombées du ciel. Pour prendre un exemple, le Corot que nous montrerons en 2010 restera centré sur l’activité genevoise du peintre.

Et le reste des collections?

Eh bien, j’aimerais qu’elles puissent voyager. C’est ce que font tous les musées qui ont été en rénovation. Pensez à Lyon. Rappelez-vous Montpellier. Pour être pratiques, imaginez cinq présentations tournant chacune dans trois villes. Cela ferait quinze endroits où se faire connaître. Cela dit, ce n’est pas moi, mais le politique qui décidera.

Revenons aux collections. N’y a-t-il pas surabondance?

Il s’agit d’un faux problème. La vraie question reste pour moi: «y a-t-il les bons objets?». C’est très important, à certains moments, de savoir choisir. Je pendrai un exemple normand, puisque je viens de là. Les écomusées, frappés par l’exode rural, se sont passionnés pour la récolte de pièces illustrant la fin du monde agricole. Ils n’ont pas pensé à la mer, alors que nous avons des centaines de kilomètres de côtes. Maintenant, c’est un peu tard.

Pensez-vous, avec votre fameuse réflexion, à un musée très figé?

Il faut nuancer. Avec le cabinet graphique, l’alternance s’impose pour de simples questions de conservation. L’archéologie enfle. Il faut montrer les dernières découvertes. Mais pour ce qui est des peintures, il existe des incontournables. Nous ne devons pas déconcerter les étrangers ou les guides, mais répondre à une demande. Cela suppose une certaine stabilité. Ce qu’il faut en fait trouver, c’est un équilibre. Un musée est un point d’équilibre. Un point corespondant à une mentalité genevoise, que j’essaie peu à peu de saisir.

Pour en revenir au bâtiment, de mauvaises langue assurent que 80 millions ne suffiront pas.

Là, je ne répondrai pas. Mais il faudra bien ça, après tous les errements qu’on a connu.

De manière toute proche, il y a le centenaire du bâtiment.

Il a en effet été inauguré le 15 octobre 1910. Il existe un programme du centenaire, élaboré par les conservateurs pendant cette année troublée. Cela prouve au moins qu’on a continué à travailler. Je vois ce centenaire comme une fin et une préfiguration. J’aimerais bien qu’on puisse déduire de la manière dont les choses seront montrées une amorce de l’esthétique, de l’image et des préoccupations futures.

A propos de travail, on dit que vous convoquez les gens à 8 heures du matin.

C’est vrai. Mais moi, je suis là à 7 heures 30.

Collectionnez-vous vous-même?

Pas question. Je me suis obligé, pour des questions morales, de vivre ma vie de conservateur meublé en Ikéa. Il ne faut pas mélanger. Ne pas créer de confusions. C’est ce que j’attends aussi de mes conservateurs. S’ils veulent voir d’autres choses, je leur conseillerais plutôt de voyager.
Puisque nous en sommes à la morale, quels sont vos liens actuels avec l’ICOM, dont vous vous être beaucoup occupé?
Je n’y exerce plus de fonction. De cette organisation, qui sert de conseil éthique aux musées, je garde un réseau mondial d’interlocuteurs.

Enseignez-vous encore à Alexandrie?

J’y serai au plus une semaine par an pour des cours.

Vous racontez facilement vos projets genevois, sur lesquels vous vous concentrez aujourd’hui..

C’est normal. Le musée a terriblement besoin qu’on parle de lui. Je reçois donc beaucoup de journalistes venant de tous les médias, en sachant maintenant que vous exposez beaucoup plus à la critique dans un quotidien romand que dans un journal provincial français. Je ne satisfais pas là un ego démesuré. Il me faut défendre une institution qui a été injustement dénigrée.

Pensez-vous ici à l’audit?

Il se fait qu’elle a été réalisée par des gens que je connais bien et qui ne savaient pas que je serais nommé. Je l’ai découvert après coup. J’ai été discuter avec l’équipe. Tout ne me semble pas faux dans ses conclusions. Ce que je lui reprocherais, c’est la formulation utilisée. Elle se montrait inutilement blessante. Et pour la qualité des collections, je ne suis franchement pas d’accord. Autrement, je ne serais pas là.




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