Le high-tech chahute les codes amoureux
Société | SMS, mail, chat ont-ils dynamité la correspondance amoureuse? Pas dit. Même si, en 150 caractères TTC, il faut aiguiser son sens de la synthèse.
© Paolo Battiston | Love correspondance. La haute technologie fait bon ménage avec les choses de l’amour.
ADÉLITA GENOUD | 25.11.2009 | 00:00
«Madeleine, je serre votre souvenir comme un corps véritable. Est-ce que mes mains pourraient prendre de votre beauté. Ce que mes mains pourraient en prendre un jour aura-t-il plus de réalité?»: Guillaume Apollinaire à Madeleine Pagès, août 1915.
«J’t kif grav, vi1 me pécho»: Thomas à Jessica, novembre 2009. «Feeling il y a. J’ai un créneau entre 19 et 20 heures, passe à la maison après j’ai un cours de yoga»: Cédric à Audrey, novembre 2009. Entre les deux types de correspondances, moins d’un siècle, une révolution cybernétique et un chamboulement syntaxique.
Ivresse des mots
Ce tsunami dans les us et coutumes de la love correspondance a-t-il engendré un abysse culturel avec champ lexical réduit à la portion congrue? Ou a-t-il redonné un autre souffle à l’écriture? Partisans de la modernité et nostalgiques des échanges épistolaires patinés de romantisme s’affrontent.
«Aujourd’hui on découvre une ivresse de l’écriture et on invente un nouveau langage», estime l’écrivain Eliette Abécassis. Chaque relayeur de communication – SMS, e-mail, réseaux sociaux ou site de rencontre – a son glossaire. Ainsi, reprend l’auteure de La répudiée: «Les chats font de chaque utilisateur des nouveaux écrivants. Chacun se crée une histoire, une nouvelle identité à travers un pseudo. L’intrigue, le mystère ouvrent le champ du marivaudage et des émotions en cascades.»
Yvan Vuignier, directeur du site de rencontre Swissfriends (Edipresse), confirme: «Ce qui a changé fondamentalement c’est l’augmentation des opportunités de contacts, certainement pas les approches. Il y a autant de styles que d’internautes.» Certes, il n’empêche que l’anonymat autorise quelques audaces. D’aucuns ne donnent guère dans la dentelle pour solliciter les faveurs de leur soupirant? «Il est vrai que certains échanges sont directs. Mais celle ou celui qui n’est pas sensible à cette approche a tout loisir de couper court à la conversation», assure Yvan Vuignier.
La plume, une arme fatale
Lovestory, c’est son nom de cyberscène, est un amateur éclairé des sites de rencontre. Pour séduire ses conquêtes, il a choisi de sortir le grand jeu.
«Parce que tant qu’il y aura des femmes, elles succomberont majoritairement aux élans romantiques.» Alors le weblover soigne sa plume. Point de lieux communs servis à la louche, une orthographe soignée et du lyrisme savamment dosé. Et ça marche? Oui. «J’entretiens une dizaine de correspondances régulières. Aucune de mes lectrices ne me connaît, je sais donc que l’attrait que j’exerce sur elles n’est pas physique.» Evidemment.
Et côté âge tendre?
Si nos mères et nos grands-mères écrivaient des lettres, nos enfants envoient des messages. Des courriels express, des SMS. «Libellée en un peu plus d’une centaine de caractères, cette minilittérature n’est pas dénuée de poésie», affirme la psychanalyste française Sophie Cadalen. Quelle différence entre «cette meuf c’est de la balle» et «cette jeune femme est réellement séduisante»?
«Même rédigés en phonétique, on retrouve l’esprit du dialogue amoureux à défaut de la lettre», insistent les défenseurs de l’échange épistolaire contemporain.
Ecrire pour être comprise
Céline, 18 ans, élève du Collège de Staël, avoue que son style est assez éloigné des auteurs qu’elle étudie. Pas de phrases à rallonge, pas de métaphores sophistiquées ni de procédés de prétérition. «Pourquoi devrais-je avoir le moindre complexe? Je passe vraisemblablement dix heures par jour à écrire. Des notes de cours à la hâte, des SMS, des messages MSN, alors je vise l’efficacité. Autrement dit l’abréviation ou la phrase condensée.» L’essentiel encore, dit-elle, est de se faire comprendre, par ses profs, ses amis et son amoureux.
Alors? La guerre verbale qui oppose les ultraconservateurs de la missive façon George Sand et les compresseurs de mots n’aura pas lieu. Les deux styles épistolaires continueront à coexister.