Collège Calvin: «Tu te souviens? On n’avait pas 20 ans!»

SOUVENIR | Samedi, 3700 anciens élèves et professeurs se sont retrouvés.

© Pierre Albouy | Souvenirs émus. Professeurs du Collège Calvin et anciens élèves des volées de 1930 à 2008 se sont retrouvés pour un banquet, organisé tous les 25 ans.

DAVID HAEBERLI | 11.05.2009 | 00:00

Cravate ou pas cravate? Ce n’est pas tous les jours que l’on a rendez-vous avec son propre passé. Alors à quelques heures de l’échéance, forcément, on hésite. Samedi soir, parmi les invités du banquet donné à l’occasion du 450e anniversaire du Collège Calvin, bien des anciens avaient choisi l’option «habillé» pour faire bonne figure dans la grande tente dressée au milieu de la cour du collège.

Des vestons pas toujours de la dernière fraîcheur mais qui disaient le bonheur de retrouver, le temps d’une soirée, ses camarades de classe. Ces visages qui ont peuplé sa jeunesse dans des lieux où tant de choses se sont nouées. Chez les plus jeunes, tente blanche sur la promenade Saint-Antoine, l’émotion se baladait plus souvent en jeans.

Tous les vingt-cinq ans, la direction du collège organise un immense banquet auquel sont conviés diplômés et professeurs. Pour Jean de Toledo, il s’agit du quatrième. Avec Raymond Uldry et Emmanuel Meynet, ils sont trois de la volée 1930. «Nous organisons une réunion tous les ans», explique Jean de Toledo. Raymond Uldry sort son matériel iconographique. La photo des maturants posant devant les fameux escaliers du fond de la cour.

«La piscine», rappelle Raymond Uldry, avec des éclairs de jeunesse dans les yeux en se rappelant du surnom donné à cet endroit où les étudiants attendaient leur tour avant les examens. Autre document: le classement de la maturité de sa section «réale latine» 1930. Ils étaient 36 élèves. Jean de Toledo pointe un nom: René Dussaq. «Il s’était engagé dans l’armée américaine. Il a débarqué en Normandie. Un gars extraordinaire!»

Volée 1969, section classique. Une seule femme à la table. «Nous étions la dernière volée où les filles n’étaient admises qu’après avoir passé un examen de latin et de grec», souligne Anne Gilliéron.

Avec la future galeriste Barbara Polla, elles seront deux à satisfaire aux exigences. «Selon le prof de latin, reprend Anne Gilliéron, les garçons parlaient mieux en classe en présence des filles.» Une blague potache de son voisin de table le confirme: le prof de latin avait vu juste.

Le temps que les 3700 convives s’installent, le banquet a pris un quart d’heure de retard. On se montre la photo de ses gosses sur son iPhone. La vichyssoise de féra et moluga impérial est enfin servie en amuse-bouche. Volée 1976. Cinq femmes papotent. «On est venues voir les copines!» lance Geneviève Magnin. Cri du cœur. Les souvenirs s’emballent. Les jeudis de ski. Les cours de gym au stade de Frontenex avec le prof Chambacher. Leur classe comptait 24 élèves. Quatorze se sont inscrits ce soir.

«On avait raté le dernier banquet, glisse Monique Matthey. Et on ne sera peut-être plus là pour le prochain. Alors pas question de louper celui-là!»

«Tu n’as pas changé…», «Tu te souviens?», «On n’avait pas 20 ans!». Trois phrases parsèment le set de table sur lequel les professeurs et les élèves actuels viennent poser le suprême de volaille fermière rôti aux champignons sauvages et au vin jaune. Joanna Metaxas et Nader Chanan , élèves de troisième année, sont de service aux boissons. On les a prévenus: avant 2 heures du matin, pas question de songer s’arrêter. Ils se rassurent en se disant que dans vingt-cinq ans, ce seront eux qui seront servis.

Les professeurs défilent de table en table. Ils en connaissent des visages, mais chaque retrouvaille est unique. Cette mauvaise note que l’ex pupille n’a pas digérée, vingt-cinq ans après.

Minuit. Complicité retrouvée. Le vin a aidé. Deux grands gaillards ont retiré leur chemise: ils se montrent réciproquement leur dos tatoué.

Il faut s’en aller, assure le service de table. Déjà? La tente des volées anciennes est vide depuis longtemps, assure-t-on. Impossible de se quitter comme ça. La Clémence, au Bourg-de-Four, va connaître une de ses meilleures soirées de l’année.


Retrouvailles entre rigolade et bonheur

Dans la cour du collège, six heures n’ont pas suffi pour évoquer toutes nos frasques.

«Montrez-moi un homme qui a aimé son passage à l’école, je vous montre un raseur ou un voyou», disait l’acteur anglais Robert Morley. Je me suis souvent ennuyé au collège (pour rester poli), mais j’y ai appris par cœur des phrases capitales, comme «Wenn man schläft, braucht man keine Brille», utiles à chacun de mes déplacements en Allemagne, ou que les histiocytes bactéricides phagocytent, entre autres bricoles, les débris cellulaires.

Heureusement, il y avait les copains, revus avec bonheur dans la cour du collège samedi soir: Yves Ganter, yachtman émérite et directeur de la Météo à Cointrin, qui avait écrit dans l’une de ses compositions «Un mort, c’est plus lourd qu’un vivant», phrase qu’il avait copiée chez C.-F. Ramuz. Le maître lit le texte devant la classe et, parvenu à ce passage, déclare: «C’est bien du Ganter, ça.»

Notre copain avait récidivé en piquant chez Maupassant. Le professeur était si fier de son élève qu’il voulait publier le texte dans les Annales du collège, consécration suprême. «Là, j’ai vraiment eu les jetons», dit Ganter. Lova Golovtchiner, qui réussit avec panache son examen de littérature française. Il récite même par cœur un faux poème d’André Chénier qu’il avait écrit avec un copain pour rigoler. Le jury n’y a vu que du feu et l’a gratifié d’un «6» à la matu.

Il y avait les cousins Alfred et Jean-Alfred Dufour. Chopard, qui nous enseignait l’anglais, parlait de «Dufour le bon», l’éternel premier de classe, et de «Dufour le mauvais». Le bon a été doyen de la Fac de droit et le mauvais pilote de Hunter à l’armée et commandant de bord de gros-porteur à Swissair. A 5 ans, il lisait Mickey aviateur, qui était assisté de son mécanicien Batdelaile. Il portait parfois en classe une cravate avec un parachute.

Wiblé, notre maître de latin, nous dit un jour: «Pour votre épreuve de demain, j’ai ma petite idée derrière la tête.» André Montant, futur chirurgien, le prie alors de se retourner. Bien des années plus tard, Montant croise Wiblé en ville: «Bonjour Montant, rappelez-moi votre nom.»

Leçon de physique. On calcule l’allongement du pont du Mont-Blanc quand il fait trente degrés. Quelques centimètres si j’ai bonne mémoire. J’arrive en retard avec un copain à la leçon suivante et le maître nous demande une explication. Elle est toute trouvée: «C’est à cause de l’allongement du pont du Mont-Blanc.» Le répertoire, samedi soir, était inépuisable. Six heures de rigolade et de bonheur.

Jacques Fleury, directeur du collège, nous a tenu un joli discours. Comme la robe d’une jolie femme, assez long pour couvrir le sujet et suffisamment court pour rester intéressant. Les orateurs qui ont suivi ont eu moins de chance, leurs paroles se sont perdues dans le brouhaha.

Philippe Chevrier a réussi sa matu, après trois ans de travail, comme il l’a dit à notre confrère Marc Schindler. On se souviendra de sa vichyssoise de féra fumée et moluga impérial en amuse-bouche. Le chardonney fût de chêne et le cabernet franc de Nicolas Bonnet ont fait que, samedi soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles. Gaudeamus sans biture. Et le service de table, assuré par les collégiens, a été parfait et d’une grande gentillesse.

Pensée pour Bernard Haller, orateur du 425e anniversaire, qui nous a quittés il y a peu. Il était inscrit à la soirée. On a aussi évoqué Michel Simon, qui avait pris la parole lors du 400e: «Il n’est pas nécessaire d’avoir été bon élève pour faire la joie de ses professeurs.» Il s’était fait virer après la 7e, on l’avait prié d’aller faire le pitre ailleurs, ce qu’il a fait avec un certain succès. L’un de ses maîtres avait dit: «C’était un cancre mais quand on voulait s’amuser, on lui donnait la parole.»

Tout a une fin et, en ce dimanche, on a un peu la gueule bois, question nostalgie.

Jean-Claude Ferrier




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Par merimetso le 11.05.2009 - 15:23

Excellent article, tout ce qui y est écrit est exact et très bien rapporté.
Un ancien de la volée 1957.

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