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1958 Le «Carouge» a gagné son pari

Histoire | «Pas de décors. Un fond bleu ciel, des panneaux de toile mobiles évoquent un intérieur, la cave ou le jardin», raconte Joël Aguet dans son livre exemplaire Le Carouge.Qu’importe l’apparente pauvreté! En ce 30 janvier 1958, l’équipe galvanisée par Philippe Mentha et François Simon a gagné. La nuit des rois, premier spectacle du Théâtre de Carouge, est un succès. Il y aura 17 représentations, dont quatre supplémentaires, plus un tournage par une TSR encore tremblotante. Shakespeare parviendra ainsi en noir et blanc dans quelques foyers romands.

© François Martin | François Simon. L’acteur genevois, tel qu’il apparaît dans «Don Juan ou l’amour de la géométrie» de Max Frisch, dont la version française sera créée de haute lutte à Carouge. Désolé pour l’anachronisme. La photo ci-dessus date de 1959!

ÉTIENNE DUMONT | 08.11.2008 | 00:00

«Pas de décors. Un fond bleu ciel, des panneaux de toile mobiles évoquent un intérieur, la cave ou le jardin», raconte Joël Aguet dans son livre exemplaire Le Carouge. Qu’importe l’apparente pauvreté! En ce 30 janvier 1958, l’équipe galvanisée par Philippe Mentha et François Simon a gagné. La nuit des rois, premier spectacle du Théâtre de Carouge, est un succès. Il y aura 17 représentations, dont quatre supplémentaires, plus un tournage par une TSR encore tremblotante. Shakespeare parviendra ainsi en noir et blanc dans quelques foyers romands.

Années d’errance

Ce succès constitue le début et la fin d’une aventure. Pour en arriver là, Mentha et Simon ont beaucoup ramé. Depuis 1947, Genève ne possède plus vraiment de troupe. La faillite de la Comédie a jeté les acteurs locaux sur le marché. Tous ne peuvent pas se recaser, comme Simon dans le Poche première version, créé en 47 par Fabienne Faby à la Grand-Rue. Le fils de Michel a ensuite roulé sa bosse. En 58, il vient de tourner dans l’un des meilleurs films alémaniques de l’époque, Bäckerei Zurrer. Mentha revient, lui, de Toulouse.

Les compères ont donc participé à bien des aventures. Les défis, comme on dit aujourd’hui, ne leur font pas peur. Pour créer une compagnie, il faut cependant un lieu. Ce sera, à Carouge, un ancien dépôt de bière, transformé en chapelle catholique dans les années 1870 puis en cinéma. L’édifice a connu des jours meilleurs. Pour tout dire, il s’agit d’une ruine. Le bâtiment semble d’ailleurs voué à une proche démolition.

Subventions minuscules

Mentha et Simon parviennent à se faire louer le local, qui compte 380 sièges, davantage destinés à des âmes qu’à des fesses. C’est à la fois grand et petit. Pour donner une idée, la Comédie compte à l’époque 820 places et le Casino-Théâtre, qui a changé en 57 de génération Fradel, 676. Afin de remplir les caisses, où ne tombent que d’étiques subventions, il faudra beaucoup jouer.

A l’automne 1958, le pari paraît gagné. Les Carougeois ont interprété Tchékhov, Rámon María del Valle-Inclán (destiné à rester inconnu) et Tolstoï en plein air, dans l’esprit militant du TNP de Jean Vilar. La saison suivante, il y aura la création française d’un Frisch, arrachée de haute lutte, et celle d’une comédie de Ménandre décryptée sur un papyrus de la Bodmeriana. N’empêche que la destruction de la chapelle, sommairement aménagée, pend comme une épée de Damoclès. Le malheur finira par arriver. Le 2 avril 1967, les pelleteuses commencent leur ouvrage, condamnant le Carouge à l’errance jusqu’en 1972.

S’habiller pour sortir

A ceux qui n’auraient pas connu cette époque, disons que le théâtre n’avait pas la même fonction. On revisite les classiques, mais sans les détourner. Le metteur en scène n’a pas encore la grosse tête. Il s’agit d’un monsieur dirigeant des acteurs. C’est sur ces derniers (et le texte!) que repose le spectacle, classique ou non. Le vaudeville se voit en effet traité de manière identique au Casino-Théâtre, où l’on jouera Louis Velle ou Jean Guitton jusque vers 1970. Le dernier spectacle «ancienne formule» du «Casin» ne sera-t-il pas Le coucher de la mariée?

Pour aller au théâtre, sauf à Carouge, qui reste une banlieue populaire, on s’habille. A la Comédie, que dirige en 1958 Maurice Jacquelin, les messieurs sont en cravate et les dames en robe. Une étole de vison fait bien dans le paysage, surtout pour les accueils. Genève souffre encore d’un complexe parisien. Les tournées Karsenty ou Herbert amènent ainsi «l’air de la capitale». Ce dernier souffle aussi dans les «matinées classiques», où l’on catéchise le public de demain. Ne proposent-elles pas, une fois par an, la causerie de Beatrix Dussane, ancienne de la Comédie-Française habillée par Balmain?

Aux Marionnettes

Le Poche, qui déménagera en 1961 rue du Cheval-Blanc, reste moins collet monté. C’est un lieu où l’on joue alors volontiers du boulevard ou une pièce policière. Un autre théâtre se trouve en 1958 à sa proximité. Il s’agit de la Cour Saint-Pierre, salle polyvalente installée sous les toits, rue de l’Evêché. On se souvient de son décor de bonbonnière Louis XVI. Il n’en reste rien aujourd’hui.

Il existe bien sûr d’autres structures scéniques à l’époque, même si l’on demeure loin de la pléthore actuelle. On terminera avec la plus originale. Ce sont les Marionnettes de Genève, créées en 1929 par Marcelle Moynier. En 1958, il s’agit d’une vieille dame. Elle reçoit les enfants rue Constantin. Les petits découvrent que tout tient à un fil chez la comtesse de Ségur. Ils en ressortent émerveillés. Claude-Inga Barbey s’en souvient dans un de ses livres. Moi aussi. J’y étais.

➜ «Le Carouge», de Joël Aguet, édité par la Fondation du Théâtre de Carouge, deux volumes, 768 pages. D’autres emprunts ont été faits à «Le théâtre à Genève» d’Ulysse Kunz-Aubert, 1963.




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