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150 ans après, la Croix-Rouge revient à Solférino sur les pas de Dunant

COMMÉMORATION | La bataille de 1859 a donné naissance à l’action humanitaire.

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FRÉDÉRIC JULLIARD/SOLFÉRINO | 30.06.2009 | 00:02

Susanna Swann travaille depuis seize ans pour la Croix-Rouge. Cette Genevoise a vu la guerre civile au Liberia, le génocide au Rwanda. Ce week-end, pour la première fois, elle a fait le voyage de Solférino, en Italie. Solférino? Aujourd’hui, une paisible bourgade de Lombardie. Il y a 150 ans, le théâtre d’une des plus terribles batailles du XIXe siècle. C’est là que le Genevois Henry Dunant voit sa vie chavirer. Là qu’il pense, pour la première fois, à créer un organisme de secours aux blessés. Là que la Croix-Rouge trouve son origine.

Pour marquer l’anniversaire, ils sont venus en masse. Du monde entier, et bien sûr de Genève, ville de Dunant et siège du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Un immense camp de toile a poussé sur la plaine où les soldats combattaient. Les employés du CICR y côtoient plusieurs milliers de jeunes: les volontaires des sociétés nationales de la Croix-Rouge. Samedi, une marche aux flambeaux réunissant plus de 10 000 personnes a parcouru le village au crépuscule.

Ils étaient 400 000 au même endroit ce 24 juin 1859. Henry Dunant, 31 ans, Genevois de bonne famille et homme d’affaires pas vraiment doué, arrive en cabriolet. Il est vêtu de blanc comme les colons: il vient d’Algérie, possession française, où il y a de l’argent à faire. Autour de lui, deux armées: les Français et les Sardes affrontent l’Autriche. Napoléon III s’est allié à Cavour pour chasser les Autrichiens d’Italie. En récompense, la France recevra Nice et la Savoie. Henry Dunant, lui, ne s’intéresse pas à la guerre. Il veut parler à Napoléon III et obtenir des facilités pour son petit business algérien.

Spectacle atroce

Il arrive au village de Castiglione. «A ce moment-là, sa vie bascule, raconte François Bugnion, spécialiste de l’histoire de Solférino. Dans l’église, 500 blessés s’entassent, sans eau, sans soins. L’odeur est monstrueuse. Les mouches, les hurlements: un spectacle digne de l’Enfer de Dante.»

Dunant, bouleversé, donne à boire aux blessés, réconforte les mourants. Rien n’est organisé pour eux. «L’armée française comptait plus de vétérinaires pour ses chevaux que de médecins pour ses soldats», explique François Bugnion. Revenu à Genève, Henry Dunant écrit en 1862 «Un souvenir de Solférino», un livre au retentissement immense. Il jette les bases de la Croix-Rouge et des Conventions de Genève. Des principes toujours vivaces en 2009.

Mais le monde a-t-il vraiment changé? Revenu dans l’église où Henry Dunant soignait les blessés, Alexandre Liebeskind, neuf ans de missions pour le CICR, en doute. «J’ai vu des scènes semblables au Rwanda. Les cadavres étaient abandonnés aux chiens.» Un siècle et demi plus tard, le massacre continue. Rien n’a bougé. Ou alors si, justement: «On a maintenant une organisation capable d’intervenir, insiste Jakob Kellenberger, président du CICR. Je n’ose imaginer ce que seraient les conflits sans organisation humanitaire. Dunant montre qu’une seule personne peut faire la différence. C’est le message le plus important.»

Un message porté par un homme seul en 1859. En 2009, ils sont 1400 délégués en mission, 11 000 employés locaux et 800 au siège genevois. Plus des milliers de volontaires. Ils tentent de repousser, pas à pas, la frontière fragile entre la civilisation et la barbarie. Ils sont les enfants d’Henry Dunant.

 


 

«Pour les victimes»

Cinq cents kilomètres à pied en cinq jours! Laurent Fellay et une dizaine d’autres employés de la Croix-Rouge sont partis lundi dernier de Genève pour arriver à Solférino vendredi. Tous coureurs chevronnés, ils ont parcouru plus de 100 km par jour, parfois «au bord de l’autoroute, en bouffant des gaz d’échappement». A son arrivée, Laurent explique que «cette course est une façon de marquer le lien entre les deux symboles de la Croix-Rouge: Solférino, où Dunant a soigné les blessés, et Genève, où il a donné naissance à l’idée d’humaniser la guerre.»

Laurent, 45 ans, a participé à une dizaine de missions, au Rwanda, en Bosnie, en Géorgie, pour «défendre cette idée d’humanité». Pendant la course, il pensait «aux victimes des guerres et aussi à Eugenio Vagni, notre collègue retenu en otage aux Philippines».
(fj)

 


 

«Un visionnaire»

Genevoise d’origine anglaise, Susanna Swann a été très touchée par la ferveur des célébrations du 150e. «Voir l’engagement des milliers de volontaires est une grande motivation pour nous.» Susanna est entrée au CICR «pour contribuer à la société. Consciente d’être une privilégiée, je voulais faire quelque chose pour ceux qui n’ont pas cette chance. Et puis j’étais jeune, je voulais voyager! Il y avait un peu de naïveté dans l’idée de départ.» Après de nombreuses missions sur le terrain, elle est devenue directrice adjointe des ressources humaines. Et si Henry Dunant postulait au CICR aujourd’hui? «Il y a de fortes présomptions qu’on ne le recruterait pas, on le jugerait ingérable! C’était un visionnaire. Il fallait un sacré culot pour faire ce qu’il a fait. C’est un personnage très attachant.»
(fj)

 


 

«La guerre change»

Jakob Kellenberger, 64 ans, est président du CICR. Présent à Solférino ce week-end, il juge que le message d’Henry Dunant «est toujours actuel. Mais les guerres, elles, ont changé: une bataille comme Solférino, se déroulant en un lieu précis entre deux armées constituées, serait une rareté aujourd’hui. On a affaire à des groupes armés plus ou moins organisés et les victimes sont le plus souvent des civils.»

Les guerres n’ont pas disparu, «mais le droit humanitaire existe. On parle beaucoup des cas où il est violé, jamais des milliers de cas dans lesquels la violation des droits a pu être empêchée. Dunant rêvait de mettre fin à la guerre. Il faudrait engager beaucoup plus de moyens pour prévenir les conflits. Mais, tant qu’ils existent, avoir des organisations humanitaires fait une différence énorme.»

Autre changement: l’Europe occidentale, champ de bataille à l’époque de Dunant, est en paix. «Si on avait eu l’Union européenne en 1859, la bataille de Solférino n’aurait sans doute pas eu lieu, estime Jakob Kellenberger. Si Dunant vivait aujourd’hui, ce serait un rêve pour lui de voir cette Europe en paix.»
(fj)




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