Une ville en carton-pâte

GenèveLa façade moderne illustre les dérives du tout-écologique. Mais des architectes se rebellent.

Une façade à isolation périphérique, c’est d’abord un mur porteur en béton (à droite), une couche d’isolant (au milieu), le tout recouvert d’un crépi (à gauche).

Une façade à isolation périphérique, c’est d’abord un mur porteur en béton (à droite), une couche d’isolant (au milieu), le tout recouvert d’un crépi (à gauche). Image: Steeve Iuncker-Gomez

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Le mardi 29 mars 2011, à 17 heures, la Ville de Genève inaugure avec fierté la rénovation d’un petit immeuble aux Grottes. Avec fierté, car c’est un chantier exemplaire en matière d’économies d’énergie. Panneaux solaires, pompe à chaleur et façades isolées permettent à ce bâtiment de se chauffer par lui-même. «C’est une Ferrari», se gausse-t-on autour des petits-fours. Vingt minutes plus tard, deux enfants jouent au foot près de la maison. Soudain, l’un d’eux, d’un tir mal contrôlé, envoie le ballon contre la façade rénovée. Et poc! Un trou. Le choc provoque un bruit sourd et un léger creux dans le mur, fendillant une portion de crépi qui le recouvre. Il finira par tomber. La Ferrari est fragile.

Ainsi va la ville. De plus en plus de bâtiments sonnent creux. Leur enveloppe est fragile, friable. Il suffit d’une chiquenaude pour le constater. C’est vrai pour les bâtiments neufs et aussi pour ceux qui viennent d’être rénovés. Voici donc la ville en toc, la ville de pacotille.

Cette transformation répond à une exigence: les économies d’énergie. En hiver, le froid imprègne les murs et se transmet dans les dalles d’étages, jusqu’au milieu des appartements. Comme il est quasi impossible de supprimer ces «ponts thermiques», sauf à construire en bois, une idée s’est imposée. On recouvre le bâtiment d’une épaisse couche d’isolant. Et on la garnit, soit avec un crépi, soit avec des plaques de bardage. Ainsi est née la façade à isolation périphérique.

«Ces façades se sont développées grâce à un programme conjoncturel de relance de la Confédération dans les années 90, rappelle l’architecte cantonal Francesco Della Casa. Mais si l’objectif est vertueux, on a laissé l’industrie proposer des solutions rapides, apparemment simples, mais qui ne se préoccupent que de la capacité isolante, sans tenir compte des autres facteurs, et notamment du confort de l’usager.»

Le confort des habitants

Aujourd’hui, des architectes se rebellent et tentent d’imposer d’autres solutions pour pallier les multiples défauts de l’isolation périphérique. Sa fragilité, d’abord, comme on l’a vu. «Ces façades ne sont pas durables, déplore Roberto Carella, du bureau Bassicarella. Elles n’ont pas la robustesse du minéral. Le crépi est fixé sur un élément instable. Si les transferts de vapeur se font mal, ils cloquent le crépi et le détériorent.»

L’architecte déplore aussi l’impact sur le confort des habitants. «Ces façades offrent peu d’inertie thermique, au contraire des vieilles pierres massives. Or, plus il y a de masse, meilleur est le ressenti de l’habitant.» Un reproche que partage Francesco Della Casa. «L’isolation périphérique supprime les échanges d’air et de vapeur, et contribue à créer une ambiance de thermos dans les appartements. Un peu comme des vêtements qui respirent mal.»

Durabilité, confort, mais aussi esthétique. Ces façades couvertes de crépi sont lisses, uniformes et presque dépourvues de décorations. «En architecture, la façade exprime en général la structure du bâtiment, rappelle l’architecte Charles Pictet. C’est comme pour les habits. Le revers cranté d’un veston ou sa coupe à la taille relèvent la silhouette, la mettent en valeur. L’isolation périphérique, c’est comme si on s’habillait avec un gros édredon. Il n’offre aucune expression. Il est banal. Et puis, dans l’histoire des trois petits cochons, on préfère tous la maison en pierre à celle en paille.»

«Construire pour dix ans»

Andrea Bassi, du bureau Bassicarella, poursuit cette critique qui s’inscrit sur le terrain culturel et politique. «En Europe centrale, la ville est historiquement minérale. C’est grâce à la pierre, à sa robustesse, que la ville nous donne ce sentiment d’abri, de protection. C’est un élément très fort de notre identité. On ne peut pas transformer la ville en un produit de consommation.»

Or, selon l’architecte, c’est justement ce qui la menace. «Aujourd’hui, on a tendance à construire pour dix ans et pas cher. Ces constructions avec ce type d’isolation s’inscrivent dans cette logique. Au final, elles servent l’intérêt des grosses entreprises du bâtiment qui se programment les futurs chantiers de rénovation au détriment des savoir-faire locaux. On voit bien ce processus en cours dans les pays voisins.»

Le sort des vieux bâtiments

Pour autant, il n’est pas question de bannir l’isolation. Mais plutôt de chercher des solutions alternatives (lire ci-dessous). Elles existent pour le neuf. «Et des réflexions sont en cours à l’Etat pour les favoriser», relève Francesco Della Casa. En revanche, la rénovation des bâtiments anciens est plus problématique. «Le parc construit après la Seconde Guerre mondiale est le pire en matière de consommation énergétique. Il représente le plus gros défi en matière d’assainissement.» En clair, il semble difficile de se passer de l’isolation périphérique.

Par contre, les immeubles construits au XIXe siècle devraient y échapper, estime l’architecte cantonal. «Avant d’intervenir, il faudra penser à ne pas détruire les qualités de ces constructions. Or, si on compte l’énergie grise nécessaire à leur isolation, le gain énergétique global ne sera sans doute pas considérable.» Les vieilles bâtisses devraient donc échapper à la couche d’isolation. Et sur les balcons, les habitants pourront toujours y placer une vis pour suspendre un thermomètre. Ce qui est strictement interdit sur les nouvelles façades! (TDG)

(Créé: 23.10.2015, 11h35)

La brique ou le préfabriqué: deux manières de faire du dur

«J’aime sentir la pierre, avec sa rugosité, sa profondeur et le soleil qui fait vibrer ses couleurs.» Wilfried Schmidt n’est pas un poète. Responsable du bureau Burkhard & Partner à Genève, l’architecte est toutefois un ardent défenseur des vraies façades en dur. Sur son dernier chantier, un immeuble de logements sociaux derrière la place des Nations, il a dû se battre pour convaincre le maître d’ouvrage d’éviter la couche de Sagex recouverte de crépi. «Le propriétaire était convaincu que ma solution serait plus onéreuse.»

Sa solution? Des éléments préfabriqués, triple couche. La première pour le mur porteur, la deuxième pour le mur extérieur et enfin, coincé dans ce sandwich, l’isolant. Ces pièces étaient livrées telles quelles sur le chantier. «Ce système est beaucoup plus exigeant à la conception. Tout doit être bien réfléchi. Mais le montage est très rapide. Nous faisions un étage en sept jours.»

Résultat: une capacité isolante identique, mais un vrai mur extérieur en pierre, en l’occurrence du travertin sablé. Plus cher? Environ 25?000?francs de plus sur un coût de 1 million. «Cela représente une différence de 2,6% uniquement sur la ligne budgétaire des façades. Mais nous avons construit plus vite, ce qui permet d’économiser en intérêts intercalaires.»

Le bureau Bassicarella est aussi un adepte du préfabriqué. Après avoir construit de la sorte des banques et des usines, il a appliqué ce système dans le nouveau quartier de La Chapelle, à Lancy. «Nous avons compensé le léger surcoût par des économies sur la répétitivité du plan, explique Roberto Carella. Le gravier vient d’ici, le ciment d’Yverdon et les éléments ont été montés à Satigny. Nous en avons profité pour poser des fenêtres en chêne, tout en restant dans le budget. On paie ainsi des ouvriers plutôt que de remplir les poches des actionnaires des fabricants de vitres en plastique.»

Ce procédé commence à entrer dans le balisage fixé pour les logements sociaux. «Pour la deuxième étape de La Chapelle, six des huit immeubles seront en préfabriqué.»

Charles Pictet aime lui aussi les vraies façades. Sa solution, c’est la brique. Il l’a notamment appliquée à la place des Volontaires, où il a construit un immeuble pour étudiants. Par-dessus le mur porteur et l’isolant, il a érigé des briques en terre cuite de Belgique. «C’est du faux, puisque la brique n’est pas porteuse. Mais ça dure plus longtemps. Je voulais la même brique que celle du Bâtiment des Forces Motrices, juste en face. Cela rappelle le passé industriel des lieux, ça procure une meilleure patine et cela offre des éléments de décoration de la façade.»

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