Le Village du Soir à la Praille connaît un succès fracassant

SociétéLa première pierre culturelle du futur PAV (Praille-Acacias-Vernets) a été posée il y a neuf semaines. C’est déjà le temple des noctambules.

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De jour, l’endroit se visite de préférence en bleu de travail et permis poids lourd. La déco et les enseignes n’ont rien du studio de cinéma: ça bosse, sans faire semblant. Un casting de démolisseurs, carrossiers et ferrailleurs. Ils sont chez eux au 24, route des Jeunes, dans cette sorte de friche industrielle qui a survécu à la construction du stade de la Praille. Ce gros machin tout en béton, gris à pleurer comme le brouillard du matin, fait vilain dans le paysage. Bref, l’endroit se mérite et son voisinage ingrat donne envie de passer tout droit sans s’arrêter.

De nuit, c’est autre chose: on s’arrête, on échange, on ne repart plus. La ville besogneuse s’est transformée en Village du Soir. La route qui y conduit porte bien son nom: des jeunes, des moins jeunes et des plus jeunes du tout (tendance bohème vintage) arrivent par grappes entières de la place de l’Etoile et du Bachet. Beaucoup ont pris les transports publics. Mobilité douce et festive, raccord avec ce nouveau lieu nocturne qui, après neuf semaines d’exploitation, connaît un succès incroyable. Plus de 60 000 clients pour seulement trois soirs d’ouverture par semaine, du jeudi au samedi.

Signalétique inédite

Une tribu est née, celle des «Villageois» de la Praille. Ils ont leur place (du nom d’un homme qui fut «brillant, de jour comme de nuit», Michel Chevrolet), leurs ruelles et leur impasse. Mais surtout leurs entrepôts, réhabilités avant la démolition programmée en 2022. Trois salles, bientôt quatre peut-être, flanquées d’une enseigne commerciale qui les personnalise: l’Epicerie, la Carrosserie, la Distillerie. Cette signalétique inédite favorise l’identification au génie réinventé de l’endroit. La déco choisie (du lourd bien visible qui, à l’œil, paraît léger et aérien) simplifie les SMS de rendez-vous au milieu de la foule. «Tu es où?» - «Au pied du tracteur!» «Tu danses où?» - «Sous la Fiat 500!» Un modèle old style suspendu au centre du dancefloor principal.

Ailleurs, des containers empilés, des fûts en forme de petit bar circulaire pour y poser son verre et fumer sa clope sous les étoiles, une grande table d’hôte en bois et un minimum de chaises. A la station assise, on a privilégié la déambulation debout. Les gens circulent d’un espace à l’autre, se mélangent, se perdent et se retrouvent. C’est un peu, dans son architecture propre, l’Usine en version horizontale, un lieu-dit culturel et décomplexé, à mi- chemin entre Berlin et Brooklyn, sans discrimination musicale et plein de passerelles intergénérationnelles.

Bref, c’est malin comme tous les esprits bâtisseurs dans le provisoire. Ils disposent d’un solide levier politique en la personne du conseiller d’Etat Vert Antonio Hodgers. Citation: «Je soutiens pleinement l’attitude proactive des initiateurs du Village du Soir, qui jouent ce rôle de découvreur d’opportunités, plutôt que d’attendre qu’une solution ficelée leur soit proposée.»

L’art de conférer un ADN

Il a quand même fallu négocier pendant de longs mois pour obtenir les clés du site sur une période de cinq ans. A l’origine du projet, une figure bien connue des nuits genevoises, Sébastien Courage. Autour de lui, une équipe d’une vingtaine de collaborateurs, dont Julien de Tassigny, fin communicateur, sachant l’art de conférer un ADN au site investi et de le partager avec les acteurs locaux.

On lui doit notamment un marché nocturne des créateurs qui, en un soir, a attiré plus de 5000 visiteurs. Un test grandeur nature permettant déjà de se projeter dans un futur printanier pour l’animation duquel les idées ne manquent pas. L’une fait déjà ses preuves: «Nous avons dès le départ proposé un fonctionnement original des bars: quatre sont fixes, quatre sont mobiles, attribués pour une durée d’un mois à des tenanciers connus de la région», résume Julien d’une voix enthousiaste.

On croise ces mêmes tenanciers au travail, round midnight. Ils sont aux anges. Julien Groslier, roi du food truck en tôle ondulée, ravitaille son pick-up Citroën, modèle 1951, en citrons verts. «Camion Léon», c’est lui, en hommage à son grand-père charpentier. «Ce Village du Soir est une belle réussite, il comble un manque réel dans l’offre régionale, lance-t-il. Je peux me déplacer avec mon drink truck dans l’espace, entre le dehors et le dedans, comme ce soir aux abords de la piste de danse. Entre confrères, on se complète sans nous concurrencer.»

Le confrère tient un restaurant à Plainpalais. Il s’appelle Stéphane Detruche et découvre à son tour l’espace qui lui a été attribué, côté Distillerie. «Ici, c’est la partie pour les vieux?» lui demande la photographe de service. Réponse en souriant: «Elle est sympa, votre collègue. Non, nous ne sommes pas encore au rebut, même si les trentenaires sont ici la majorité. J’ai l’impression de retrouver l’ancienne clientèle de la SIP.» Une niche de plus à remplir. Elle l’est.

Et le bruit dans tout ça?

On ne va pas additionner les bons points sans évoquer la question qui fâche: le bruit, avec sa conséquence inévitable, les problèmes de voisinage. Les voisins dorment à l’avenue Eugène-Lance. Une impressionnante barre d’immeubles. De jour, ils paraissent très loin; de nuit, ils sont beaucoup plus proches.

Les premières plaintes sont parvenues aux oreilles des agents municipaux. Commentaire de Julien de Tassigny: «On répond à l’heure actuelle de la Mairie de Lancy. Elle nous a délivré une note de 5,6. De quoi se montrer confiants pour l’avenir, puisque nous sommes au bénéfice d’une autorisation temporaire. On a doublé l’isolation phonique, d’autres points sont encore à améliorer. On ne veut pas être associés à un club, nous sommes dans une logique d’autofinancement. Il y a une charge énorme sur le site en termes de programmation musicale et de sécurité.»

Une charge énorme? Elle ne se sent pas. Les «Villageois» affluent de partout d’un pas léger. C’est tous les soirs Noël à la Praille, avec des familles de noctambules joyeusement recomposées. (TDG)

Créé: 27.12.2016, 19h34

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Le Village en chiffres

2500 m2 surface du site en extérieur, 1500 m2 en intérieur, répartis dans 3 salles distinctes.
Près de 100 DJ ont déjà été programmés.

Bientôt 15 000 followers sur Facebook.

Plus de 60 000 personnes sont déjà venues, et revenues, au Village du Soir. Entre 1500 et 2000 le jeudi soir, de 2500 à 3000 le vendredi et le samedi.
Ouvert les 29, 30 et 31 décembre. Pour la nuit du réveillon, les organisateurs annoncent une thématique Times Square. Le Village transformé pour l’occasion en mini-NY. TH.M.

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