Une trentaine d’employés sont interdits de tarmac

Aéroport de GenèveLes autorités genevoises resserrent la vis. Des employés du site ont vu leur badge d’accès retiré avant Noël pour raison de sécurité. En colère, certains font appel au syndicat et à un avocat.

«Des contrôles aléatoires et ciblés» sont en cours pour vérifier si les employés accédant à la zone sensible de l’aéroport ne posent pas de problème de sécurité.

«Des contrôles aléatoires et ciblés» sont en cours pour vérifier si les employés accédant à la zone sensible de l’aéroport ne posent pas de problème de sécurité. Image: Laurent Guiraud

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Les contrôles se resserrent à l’aéroport de Genève pour son propre personnel. Plus de trente bagagistes et autres employés affectés à l’accueil des passagers se sont vus retirer juste avant Noël leur badge d’accès au tarmac pour des raisons de sécurité, perdant de facto immédiatement leur travail. Beaucoup cherchent à en connaître les raisons exactes. Certains ont interpellé le syndicat SSP et un avocat, qui craignent de voir les autorités genevoises céder à la paranoïa face à la menace terroriste frappant l’Europe. Le Département de la sécurité et de l’économie (DSE) apporte des explications.

«Je comprends qu’on resserre la vis après les attentats de Paris, mais que l’on fasse un bon tri. Pourquoi moi?» s’interroge Mohamed, un Français de 33 ans, de confession musulmane. Il juge le retrait de sa Carte d’identité aéroportuaire (CIA) injustifié. «Cela fait sept ans que je travaille à l’aéroport, sans avoir eu de problème, raconte le Haut-Savoyard. J’étais bagagiste et agent d’accueil jusqu’au 23 décembre 2015. Ce matin-là, je suis arrivé au travail à 5 h et mon badge d’accès n’a plus fonctionné. J’ai cru à une erreur. Mon responsable ne savait pas ce qu’il se passait.»

Des recours prévus

Le frontalier reconnaît avoir un arriéré de 700 francs d’amendes pour des problèmes de parking à Genève, d’avoir été témoin d’une bagarre en 2011 «classée sans suite» et de n’avoir pas effectué un stage obligatoire pour récupérer des points sur son permis de conduire français. «Si c’est lié à ces choses-là, c’est ridicule. Mon employeur m’a suspendu. Je ne peux même pas pointer au chômage. Je subis un préjudice moral et financier.»

Mohamed cherche à comprendre les motifs de cette décision. Du bureau des laissez-passer de l’aéroport, on l’a envoyé vers la Police de la sécurité internationale (PSI), qui lui a conseillé de frapper à la porte des services de renseignements français. «J’ai obtenu un rendez-vous avec eux à Annemasse. Je n’étais pas dans leur fichier. Ils m’ont conseillé de contacter la préfecture de la Haute-Savoie pour consulter mon dossier. J’attends leur réponse.» Contacté par nos soins dès le 6 janvier, le cabinet du préfet n’a pas répondu à nos sollicitations.

Le bagagiste s’est donc tourné vers le syndicat et un avocat genevois, qui défend plusieurs personnes dans le même cas. «Nous allons faire recours à cette décision administrative non motivée prise par l’Aéroport de Genève à la requête du DSE. Nous voulons connaître les critères qui ont conduit à cette décision, annonce Me Pierre Bayenet. Et je vais demander l’effet suspensif afin que les personnes puissent continuer à travailler.»

Jamshid Pouranpir, secrétaire au Syndicat des services publics (SSP) réagit vivement. «Sans vouloir interférer dans le travail de la police qui vise à protéger la population et les passagers, nous intervenons sous l’angle du droit du travail. Il faut rappeler que ces employés dont on estime qu’ils posent un problème de sécurité ont droit à la présomption d’innocence. On leur a retiré leur badge sans leur donner la possibilité d’être entendus. Cela va à l’encontre du Code des obligations et de la Constitution suisse.»

Plusieurs employés ont déjà adressé un courrier au DSE afin d’obtenir des explications. Le département leur réserve sa réponse, mais rappelle que «les détenteurs d’une CIA signent une demande dans laquelle ils acceptent et comprennent que Genève Aéroport est habilité en tout temps à la refuser ou la retirer. Le retrait d’un badge est unilatéral lorsqu’il est rendu nécessaire et il n’y a pas de droit à avoir un badge.»

Le syndicaliste Jamshid Pouranpir observe que les travailleurs concernés sont pour la plupart des précaires, en contrat temporaire chez Adecco, ont un nom à consonance arabe, sont de nationalité française, qui plus est frontaliers. «Les contrôles aléatoires ont porté sur différentes entreprises et n’ont pas concerné que des Français frontaliers», indique le DSE.

Swissport et Dnata touchés

Du côté des employeurs, on se serait bien passé de ce coup dur en période d’activité intense. «Je confirme que cinq personnes sous contrat Swissport ont vu leur badge retiré sur ordre de la police, qui s’est basée sur des critères inconnus de notre part, comme le veut la règle. Cela nous a posé un problème opérationnel car elles doivent partir du jour au lendemain. Tous nos postes nécessitant un badge, nous n’avons pas la possibilité de leur offrir une autre opportunité», indique le directeur de Swissport, Jean-Luc Payot. Et de relever la difficulté de communication dans cette situation. «Nous avons été informés de la décision prise par la police, que nous avons dû transmettre le jour même aux collaborateurs concernés. Un seul n’a pu être joint et l’a appris en arrivant au travail.» Chez Dnata, on confirme qu’une personne en contrat à durée déterminée est visée.

Contacté mercredi, le porte-parole de l’Aéroport, Bertrand Stampfli, confirme ces éléments: «En application de la procédure qui nous vaut d’être en lien avec la police pour octroyer ou renouveler les CIA des 10 000 employés du site, quelques cartes ont été retirées suite à la politique annoncée par le magistrat de tutelle, Pierre Maudet, le 3 décembre dernier.» Au cours de cette conférence de presse, le chef du DSE avait en effet annoncé que des contrôles aléatoires et ciblés étaient en cours à Genève Aéroport. Les attentats de Paris du 13 novembre ont rappelé la nécessité de se pencher rapidement sur la question. D’autant plus que dans la foulée, l’aéroport français de Roissy annonçait retirer la carte d’accès à 57 employés soupçonnés de radicalisation.

Depuis l’été passé, Pierre Maudet a réduit de cinq à deux ans le délai de renouvellement de ces sésames. La procédure comporte-t-elle désormais de nouveaux critères? «Conformément à ce qui a été annoncé fin 2015 et qui a été entrepris précédemment en cours d’année, les contrôles ont été renforcés, sans modification subséquente des critères», explique le DSE. En fait, les critères, non publics, sont appliqués de façon plus stricte.

Actuellement, le candidat à un poste ou l’employé doit fournir un extrait de son casier judiciaire concernant tous ses lieux de résidence, qu’ils soient en Suisse ou à l’étranger. Le document est d’abord transmis au Service des laissez-passer de l’aéroport pour un premier examen, puis à la PSI, qui étudie le dossier en fonction des critères du National Aviation Security programme. Ce dossier est également soumis à la police française. Celle-ci cherche-t-elle systématiquement à savoir si le demandeur est fiché par les services de renseignements français? Difficile à savoir. Jusqu’à présent, cette recherche se faisait au cas par cas. (TDG)

(Créé: 08.01.2016, 17h24)

Deux cas inquiétants ont créé l’émoi

Au début de décembre, la Tribune de Genève a exposé deux affaires mettant en émoi les autorités genevoises et Cointrin. Un bagagiste français, collaborateur auxiliaire chez Swissport, soupçonné d’avoir participé le 24 février à une prise d’otages, avait été arrêté le 23 novembre à son domicile en Haute-Savoie. Absent depuis le 26 février, il avait été licencié en juin. Par ailleurs, les services de renseignements français l’avaient fiché récemment pour radicalisation, estimant qu’il ne cachait pas ses intentions de vouloir partir en Syrie et cherchait à financer son projet. Effondrée, sa mère expliquait dans nos colonnes qu’il avait versé dans la radicalisation durant son adolescence, mais avait pu en sortir.

Un autre bagagiste français, employé entre novembre 2014 et avril 2015 par la société Dnata, a fait parler de lui. Prédicateur autoproclamé à Marnaz (Haute-Savoie), il inquiétait depuis longtemps les autorités locales. Le renseignement français s’intéressait à lui et l’avait fiché depuis peu en raison de son appartenance à la mouvance islamiste radicale. Visé par une perquisition administrative dans le cadre de l’état d’urgence en France instauré suite aux attentats de Paris le 13 novembre, il avait été assigné à résidence puis placé en détention pour n’avoir pas pointé régulièrement à la gendarmerie.
S.R.

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