Sur les traces de cinq Genevois radicalisés

EnquêteLa police a tenté de retenir certains jeunes soupçonnés de vouloir partir en Syrie. Mais le système a ses limites.

Souvent, le chemin du djihad passe par la Turquie et l’aéroport d’Istanbul.

Souvent, le chemin du djihad passe par la Turquie et l’aéroport d’Istanbul. Image: OZAN KOSE/AFP

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Trois personnes établies dans le canton sont soupçonnées d’avoir pris ces derniers mois le chemin du djihad vers la Syrie ou l’Irak, a découvert la Tribune de Genève. En un an, le nombre de départs de Genevois s’élève à cinq, à notre connaissance. Qui sont-ils? Quels sont leurs liens? Leur parcours? Certains se trouvaient dans le collimateur des autorités, qui ont tenté, en vain, de les retenir (lire ci-après). Leurs proches, très inquiets, confient leur impuissance.

Toujours en Syrie et en Irak

Un Suisse de 20 ans, converti, repéré par la police, et un Tunisien de 29 ans, Ramzi, sans papiers, ont quitté ensemble Genève au printemps passé pour rejoindre la Syrie (notre édition du 28 août 2015). Le grand frère de Ramzi, établi, lui, en France, les avait accompagnés, a-t-on appris récemment. Le premier navigue actuellement entre la Syrie et l’Irak, le deuxième est resté en Syrie. Quant au troisième, il a été tué.

Le père de la fratrie accepte de témoigner sous couvert de l’anonymat depuis Tunis, où il vit dans l’angoisse et l’incompréhension. Ses deux fils ont quitté le domicile familial il y a plusieurs années pour chercher une vie meilleure en Europe. Il ne les a pas vus basculer. «Ramzi m’a annoncé le 4 mai 2015 qu’il était en Syrie. Là-bas, il dit qu’il répare les chaussées et qu’il vit bien. Je lui ai demandé de rentrer! Il m’a répondu de ne pas m’inquiéter», soupire-t-il. Survient le choc. «J’ai reçu un appel masqué d’un homme affirmant que mon fils aîné était décédé le 28 février 2016. Puis Ramzi m’a téléphoné pour me confirmer que son frère avait été tué par une bombe à Alep. Depuis, on ne s’est plus parlé. Je n’ai reçu que quelques messages de lui.»

Dépassé, le retraité s’interroge: «Dans notre famille, on est croyants et modérés. Comment mes fils ont-ils pu se radicaliser en Europe?» Ces éléments l’obsèdent: «Ramzi n’avait pas d’argent et pas de papiers. Comment a-t-il fait pour sortir de Suisse?»

Accusé d’arnaque

Le Genevois et son ami Ramzi ont-ils tracé la voie à d’autres candidats au djihad? Une de leurs connaissances a en tout cas quitté Genève après eux, en juillet, pour s’envoler vers la Turquie, direction la Syrie, selon nos informations. Sans statut légal ici, ce Tunisien âgé de 35 ans a travaillé plusieurs années dans un petit restaurant du centre-ville. Une collègue s’en souvient bien mais garde le silence. D’autres se montrent plus loquaces, et pour cause. On lui reproche d’avoir commis une arnaque à la sous-location.

«C’était une très bonne connaissance. Avant que je parte en voyage au printemps dernier, il m’a dit qu’il avait un problème avec sa copine, alors je lui ai confié les clés de mon appartement. Il en a profité pour le sous-louer à deux familles différentes en même temps!» raconte le locataire, toujours rongé par la colère. L’arnaqueur a encaissé des premiers loyers en liquide pour plus de 5000 francs, avant de disparaître. Pour financer son périple? Mystère. «Je pensais que c’était quelqu’un de sûr: il était très croyant. Il était ami avec tout le monde et n’était pas méchant», se lamente le Genevois floué par son copain, contre qui il a porté plainte. Pour ces faits, un mandat d’arrêt a été émis en septembre contre lui.

Des armes saisies

Autre histoire trouble, celle du fils d’un opposant à l’ancien président tunisien Bourguiba, lequel s’est réfugié en Suisse jusqu’à sa mort. Cette révolte paternelle a-t-elle eu une influence? Actif dans l’import-export de produits en tous genres, le trentenaire musulman a en tout cas fréquenté les milieux de l’extrême droite et antisémites. Connu de la police, il a éveillé des soupçons de radicalisation. Sa mère, rencontrée à son domicile genevois, où il dispose encore de sa chambre, le défend. «La police craignait qu’il parte en Syrie», dit-elle, accablée et fâchée contre les forces de l’ordre. Une suspicion tenace, car les policiers ont convoqué l’homme. «Il a pris l’avion le lendemain, le 30 octobre, vers Istanbul, pour faire du commerce, comme il en a l’habitude», indique simplement sa mère. Rien d’anormal à ses yeux. Il s’y trouve encore, assure-t-elle.

S’il n’a rien à se reprocher, pourquoi ne contacte-t-il pas les autorités? «Il n’a rien fait de mal!» répète-t-elle, affectée. Le profil du Genevois n’a toutefois pas rassuré les agents, retournés dans l’appartement familial pour interroger cette mère protectrice, mais aussi saisir des armes détenues légalement par son fils, entraîné au tir.

Ex-catholique intégriste

Quelques semaines après son départ, l’un de ses amis, un Genevois âgé de 21 ans, a disparu. Décrit comme non violent mais instable, passé d’un extrême à l’autre en l’espace de quelques mois, il a tourné le dos à sa famille le 5 décembre. Depuis, elle n’a plus de ses nouvelles, seulement des messages électroniques dont l’émetteur reste non identifiable.

Peu scolaire, ce Suisse a fini par décrocher un emploi stable. Mais ses idées extrémistes, antisémites, son ralliement aux catholiques intégristes préoccupaient. «Son vocabulaire, ses habitudes changeaient. Il ne disait rien de ses fréquentations. Nous avons pris les devants en contactant la police», retrace son père. Par la suite, il a fait connaissance du trentenaire musulman et a changé d’obédience.

«Un jour de juin 2015, il a déboulé à la maison en disant qu’il avait reçu la lumière de la foi. Il voulait un tapis de prière et faisait déjà le ramadan. La religion était devenue son obsession. On s’est dit qu’il n’avait jamais accroché à un sport, à la musique, à son apprentissage, et que ce serait comme tout le reste…» analyse ce père à la fois solide et déboussolé.

Le dialogue devient très compliqué à la maison. Les attentats de Paris le 13 novembre créent un incident. «Mon fils a uniquement retenu le fait qu’on pleurait les victimes parisiennes. Il trouvait révoltant de voir des gens se faire massacrer en Syrie. Nous aussi! Mais il n’écoutait pas et pensait être le seul à détenir la vérité.» Tourmenté jour et nuit, ce père ne cesse de s’interroger: «A quel moment j’ai raté son éducation? Comment aurait-on pu faire pour l’empêcher de partir?»

La police genevoise avait pourtant convoqué le jeune homme au poste, alors qu’il s’apprêtait à s’envoler pour la Turquie en même temps que son fameux copain. «On nous avait appelés pour nous expliquer le problème», se rappelle le quinquagénaire, très reconnaissant des efforts fournis par la police. Pour éviter le pire, il avait confisqué le passeport de son enfant. Peine perdue. Annonçant à ses proches un voyage en Italie, il s’est en fait rendu en cachette en Turquie, laissant derrière lui une famille effondrée. Et des dizaines de milliers de francs de dettes.

La police judiciaire fédérale enquête sur ces deux cas, selon nos informations. (TDG)

Créé: 27.05.2016, 21h41

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La base légale n’aide pas

Quels sont les moyens d’empêcher les départs depuis la Suisse vers les zones de conflit? «Pour essayer de dissuader les candidats, des entretiens préventifs peuvent être menés par des agents du Service de renseignement de la Confédération», explique Cathy Maret, porte-parole de l’Office fédéral de la police. Dans le meilleur des cas, «si FedPol dispose de suffisamment d’éléments constitutifs d’une infraction, le Ministère public de la Confédération peut ouvrir une procédure. En cas de soupçon grave, on peut confisquer les papiers d’identité d’une personne, lui demander de se présenter régulièrement au poste.» Une mesure exceptionnelle. L’an passé, un jeune Libano-Suisse avait été arrêté à l’aéroport de Zurich, puis ses documents d’identité confisqués, avant d’être libéré quelques semaines plus tard. «En fait, nous ne disposons pas de base légale pour empêcher un départ de manière préventive, en dehors d’une instruction pénale, reconnaît Cathy Maret. FedPol est chargée d’examiner ce point. Pas simple, car cela pose la question de l’entrave à la liberté individuelle.» S.R.

Soixante départs

Depuis 2001, soixante résidents suisses sont partis combattre auprès d’organisations terroristes dans les zones de conflit en Syrie ou en Irak, selon le dernier recensement établi au mois de mai par le Service de renseignement de la Confédération. Le nombre de profils à risque apparaissant sur ses écrans radars s’accroît. «Entre 300 et 400?personnes montrent des signes de radicalisation sur Internet, plus ou moins importante», a souligné en mars un commissaire à la police judiciaire fédérale, lors d’une conférence sur le terrorisme donnée à Genève. S.R.

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