Un siècle pour moderniser les Eaux-Vives

Projets non-réalisés (5/8)En 1948, on pense à assainir le quartier en substituant à un tissu bâti brouillon des barres d’immeubles. Fin annoncée des travaux: 2050

L'illustratrice genevoise Léonie Bischoff donne sa vison de l'évolution des Eaux-Vives sur un siècle: à gauche, le quartier avant 1950 et à droite, son allure moderne avec des barres d'immeubles contemporains.

L'illustratrice genevoise Léonie Bischoff donne sa vison de l'évolution des Eaux-Vives sur un siècle: à gauche, le quartier avant 1950 et à droite, son allure moderne avec des barres d'immeubles contemporains. Image: Léonie Bischoff

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Elles possédaient autrefois des atours de «banlieue verdoyante». Mais les transformations successives ont dénaturé les Eaux-Vives, les muant en agglomérat compact, incohérent et malsain. Tel est l’implacable diagnostic livré en 1948 par la Commission d’étude pour le développement de Genève. «Le problème ici n’est pas celui de la conservation mais de la reconstruction; il faut même l’appeler de l’assainissement, en regard de la banalité et de l’insalubrité de ces ensembles désordonnés», martèlent les cinq intraitables auteurs du premier plan directeur cantonal d’urbanisme de l’après-guerre.

Elaboré par les architectes Arnold Hoechel, Albert Bodmer, André Bordigoni, Ernest Martin et Joseph-Marc Saugey, ce rapport livre une analyse minutieuse de l’ensemble du territoire genevois. Dans une optique hygiéniste, il préconise de rajeunir la ville en démolissant les quartiers de la fin du XIXe siècle, avec le dessein de les rebâtir selon un nouvel ordonnancement ou d’en édifier de tout neufs dans des zones encore vierges – il propose la création de cités satellites de 30 000 âmes à Peney, par exemple.

Changer la figure du quartier

Afin d’illustrer son propos, la commission choisit les Eaux-Vives pour y établir un projet de reconstruction intégrale. «Aujourd’hui, on aurait trouvé les lieux charmants, avec leurs amas de petites industries et de bâtiments, sourit l’architecte Bruno Marchand. Mais cette configuration était insupportable pour les modernes d’alors. La métamorphose était prévue en plusieurs phases, de 1950 à 2050, en vue de changer radicalement la figure du quartier.»

L’idée est d’ériger sur tout le secteur des barres contemporaines d’habitations collectives, implantées parallèlement ou perpendiculairement au réseau des avenues, lequel est redessiné en damier. En 2050, seuls les tracés des rues des Eaux-Vives et de Frontenex subsistent. Topographiquement, il s’agit d’échelonner les nouveaux édifices pour dégager des perspectives vers le lac et le Jura, avec des gabarits allant de cinq étages près de l’eau, «afin de conserver une échelle analogue à celle du quai des Bergues»*, à huit sur le haut du secteur. Tout le reste doit disparaître. «Les auteurs n’ont eu aucune considération pour le tissu bâti existant, poursuit celui qui est aussi professeur à l’EPFL. Appliquant le principe de la tabula rasa, ils ne se sont absolument pas préoccupé du parcellaire.»

L’édification de grandes tours n’est pas au programme, histoire de ne point concurrencer la silhouette de la Haute Ville et de sa cathédrale. Le plan insiste encore sur l’opportunité de ménager entre les maisons des espaces de verdure «nécessaires à la vie récréative»*. «Ce schéma de barres rationnelles et très aérées installées dans les parcs s’inscrivait dans la poursuite de la modernité, allègue Bruno Marchand. On l’a beaucoup développé à Genève.»

Outre les habitations, le quartier transfiguré compte également diverses activités, dont elles sont soigneusement séparées. On confirme la rue des Eaux-Vives dans ses fonctions de pôle marchand, en décrétant l’artère «centre linéaire du commerce»*, alors que l’artisanat est enclos dans d’amples cours vers l’actuelle rue de Montchoisy. Les entrepôts sont renvoyés en haut de la zone, vers la gare, pour y trouver le raccordement ferroviaire. Enfin, l’étude installe au mitan du quartier les écoles et le «centre civique», soit le cœur administratif et social.

Abnégation et cathédrales

La révolution urbanistique eaux-vivienne n’eut pas lieu. «Ce plan directeur sera considéré comme assez mineur, avec le recul, souligne le spécialiste en théorie de l’architecture. Mais il reste intéressant sur deux points: en travaillant quartier par quartier, il est plus humain et rompt avec la méthode radicale de Braillard qui planifiait pour toute la ville. Et il ouvre une vaste réflexion sur le droit de superficie.» C’est en effet cette politique foncière qui dissocie la propriété du sol de celle du bien immobilier qui s’y trouve que recommandent les auteurs pour leur opération de reconstruction.

Sans compter que, tirées au cordeau et uniformes, les Eaux-Vives auraient vu s’envoler leur poésie. «On aurait bien regretté cette réalisation, soutient Bruno Marchand. Car il s’agit, aujourd’hui encore, d’un coin de ville très vivant et sympa. Ce caractère se serait sûrement perdu.» Au prix, de l’aveu de la commission, «d’un esprit d’abnégation de la part de la génération actuelle en faveur de l’avenir de la cité […]. C’est ce que faisaient nos ancêtres lorsqu’ils construisaient des cathédrales en un siècle.»*

* «Rapport de la commission d’étude pour le développement de Genève», pp. 71-75, Alex. Jullien éditeur, 1948 (TDG)

Créé: 01.08.2014, 20h45

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