Criminalité
L'art de dresser un portrait-robot
Par Aurélie Toninato. Mis à jour le 14.09.2012
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C’est un portrait un peu particulier. Il est esquissé par un policier, inspiré des souvenirs d’une victime et destiné à confondre un agresseur. Il y a quelques semaines, un portrait-robot d’un pédophile sévissant à Gland a été diffusé dans les postes de police. L’image a permis aux policiers genevois de faire le lien entre le pédophile recherché et un homme qu’ils venaient d’arrêter. Décryptage des étapes de composition d’un portrait-robot.
Une procédure ouverte pour des cas graves
A Genève, on effectue en moyenne dix à douze portraits-robots par année, idem dans le canton de Vaud. Un petit nombre qui s’explique par plusieurs raisons. Tout d’abord, cette procédure délicate est enclenchée pour des affaires «graves», essentiellement pour des agressions, meurtres et viols. «Ensuite, il est nécessaire que le témoin — ou la victime — soit volontaire, précise Jacques Aebischer, chef de brigade remplaçant à la police technique et scientifique. Sinon cela ne fonctionne pas.» «Il faut que le témoin ait été suffisamment longtemps en présence du suspect pour pouvoir décrire son visage, et ce cas de figure est assez rare, ajoute Jean-Christophe Sauterel, porte-parole de la police vaudoise. Enfin, aujourd’hui grâce à l’omniprésence des caméras de surveillance, on peut obtenir des images plus facilement qu’il y a quelques années.»
Dès lors que le témoin a manifesté son consentement, le travail de reconstruction du visage de l’agresseur peut démarrer. «Mais il y a un délai à respecter, précise Jacques Aebischer. D’expérience (ndlr: 20 ans au compteur), je dirais que dans le cas d’une agression, il faut éviter d’interroger une victime le premier jour car elle est trop choquée. Par contre, on peut auditionner un témoin dans les heures qui suivent. C’est même presque nécessaire car il oubliera vite des détails, au contraire de la victime.» Seuls des policiers ou collaborateurs affiliés à la police sont habilités à élaborer des portraits-robots, une procédure qui s’apparente à une audition. A Genève, ils sont deux à dresser des portraits-robots et deux autres sont en formation.
Une recomposition détail par détail
Le processus de restauration des souvenirs se découpe en étapes. Le témoin commence par remplir un questionnaire qui permet d’établir un signalement grossier du suspect. Sexe, taille, couleur, type, particularités (cicatrice, tatouage), chaussures ou tout autre signe distinctif. Ensuite, place à la reconstitution du visage. Dans le canton de Vaud, on préfère le dessin à l’informatique. «Le portrait réalisé à la main donne une représentation qui ne s’apparente pas à une «photographie», explique l’inspecteur auteur du portrait-robot du pédophile de Gland. Les policiers auront donc plus tendance à rechercher un suspect dont les traits s’apparentent à la représentation dessinée plutôt que de rechercher «la» personne figurant sur le portrait-robot. De plus, le dessin permet de rajouter des éléments plus ressemblants décrits par le témoin (cicatrice, rides) et il peut se faire dans un environnement plus «favorable» à la victime, par exemple à son domicile ou dans une chambre d’hôpital plutôt que dans les locaux de la police.»
A Genève, la souris a remplacé le crayon, grâce à un programme élaboré spécifiquement pour la police. Première étape: choisir le bas et le haut du visage au moyen d’un classeur qui rassemble toutes les «possibilités». Le policier ajoute ensuite progressivement les autres éléments (voir ci-dessus). «Il faut essayer de ne pas influencer le témoin et prendre le temps de placer les éléments, quitte à changer plusieurs fois de nez, décrit Jacques Aebischer. Une séance dure généralement une heure et demie.»
Lorsque le visage est complet, reste à le rendre vivant. En ajoutant des ombres, des cernes, quelques rides qui insufflent immédiatement un peu d’émotions au masque figé. Enfin, dernière étape: le fignolage sur Adobe Photoshop, pour élargir une narine, gommer un bout de sourcil. «Ce qui importe au final, c’est que le témoin reconnaisse au moins des parties du visage. Il ne faut pas non plus que le portrait soit trop précis sinon on ne laisse pas de marge à l’interprétation et on risque de fermer des portes…» conclut Jacques Aebischer.
Une diffusion à l’interne, rarement aux médias
Une fois terminé, le portrait-robot est diffusé à l’interne, dans les postes et brigades. L’envoi aux médias est rare, «il faut un intérêt particulier, par exemple lorsque la collaboration du public est activement demandée pour identifier une personne», précise Jean-Christophe Sauterel.
Mais attention, soulignent les polices vaudoise et genevoise, un portrait-robot n’est jamais une preuve. «C’est un élément qui aide à confondre un suspect mais qui ne suffit pas à prouver sa culpabilité.» Heureusement d’ailleurs car certains portraits de suspects peuvent ressembler à un quidam et mener parfois à une fausse piste. En voyant le portrait-robot ci-dessus sortir de l’imprimante, une policière de la brigade s’est même exclamée: «Hé mais c’est mon frère!» «Il nous est déjà arrivé de nous présenter chez une personne car elle ressemblait au portrait-robot. Mais elle avait un alibi», conclut Jacques Aebischer.
Individus confondus grâce au portrait-robot
«Le portrait-robot n’est jamais une preuve», rappellent les polices genevoise et vaudoise. Mais c’est un élément qui peut faire progresser l’enquête et aider à confondre un suspect. Le cas récent du pédophile de Gland l’a prouvé (voir image ci-dessus).
A Genève, Jacques Aebischer se rappelle le cas classique du portrait-robot d’un agresseur diffusé dans les postes de police et reconnu par un collaborateur. Il cite aussi le cas d’une cambrioleuse qui sévissait entre Carouge et Plainpalais il y a quelques années. «Les témoignages ont permis de constituer son portrait-robot et ce sont des habitants qui l’ont reconnue et qui ont appelé la police.»
Du côté vaudois, on cite en exemple de plus grosses affaires, dont celle du «sadique de Romont», arrêté en 1987. Le portrait-robot de ce tueur en série a permis de le confondre. Dans le cas de «l’homicide de Clarens», une victime avait comparé son agresseur à l’acteur français Patrick Dewaere. Le portrait-robot a été effectué sur cette base et lors d’un contrôle, les policiers ont remarqué la ressemblance entre le conducteur et l’acteur, ce qui a permis de l’appréhender.
A.T. (TDG)
Créé: 14.09.2012, 10h32
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