La Marche des salopes cultive l’entre-soi

Evénement Les féministes de la Slutwalk veulent interdire les photos durant le défilé et organisent une soirée interdite aux hommes.

Les féministes de la Slutwalk ont décidé d’organiser une soirée interdite aux hommes, ce samedi soir au Spoutnik.

Les féministes de la Slutwalk ont décidé d’organiser une soirée interdite aux hommes, ce samedi soir au Spoutnik. Image: ESTHER PAREDES

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Peut-on discriminer quand on lutte contre les inégalités? Telle est la question de fond. Au nom de leur combat contre les violences sexistes et sexuelles, les féministes de la Slutwalk ont décidé d’organiser une soirée interdite aux hommes, ce samedi soir au Spoutnik. Mais aussi d’imposer que leurs deux photographes officielles soient les seules à immortaliser la Marche des salopes qui se tient cet après-midi dans les rues genevoises.

Lire aussi notre éditorial «Les salopes»? Regardez-les dans les yeux!

Sur ce second point, le protocole mis en place par le comité d’organisation précise d’emblée que «le consentement des personnes prises en photo est obligatoire!» Des stickers «No Photo», à se coller sur le corps, seront à disposition pour signifier d’emblée son opposition. Mais surtout, le protocole souligne: «Nous ne souhaitons pas que d’autres personnes que nos photographes officielles prennent des photos, que ce soit des journalistes, des passant-e-s ou même des personnes qui participent à la Marche.»

Photos interdites

Ayant déjà couvert l’événement par le passé, un photographe genevois indépendant s’insurge: «Je ne comprends pas cette position. Comment est-il possible d’interdire de prendre des photos sur le domaine public? De plus, cela va à l’encontre du droit du public d’être informé.»

Sarah Irminger, membre du comité et secrétaire de Slutwalk suisse, explique: «On a toujours été un peu mal à l’aise par le rendu des photos prises lors de la Marche. Elles mettent souvent l’accent sur les femmes dénudées ou en tenues légères de manière racoleuse et voyeuriste. Alors que notre combat est la lutte contre les violences sexuelles et sexistes et contre la culture du viol.»

Interrogée sur la difficulté technique de mettre en place une telle interdiction, elle poursuit: «On en est consciente mais on essaie de respecter les demandes des manifestantes. Concrètement, on sera une quinzaine à entourer le cortège. Nous aurons des parapluies à disposition que nous déploierons si des photographes se montrent trop insistants.» Informée par nos soins, la magistrate socialiste en Ville de Genève Sandrine Salerno, ayant fait de l’égalité hommes-femmes un cheval de bataille, estime que ce protocole est inapplicable dans la pratique. «Mais elles créent le buzz. Elles poussent leurs revendications jusqu’à la limite. Et ça marche!»

Par ailleurs, en tête de cortège est mis en place un espace dit de «mixité choisie». Concrètement, il s’agit d’un espace sans «mecs cis». Comprenez cisgenre. «Soit une personne dont le genre ressenti correspond au genre qui lui a été assigné à la naissance», détaille Sarah Irminger. «Les hommes cisgenres sont les dominants, poursuit-elle. Ce sont eux le plus souvent qui sont les auteurs de violences sexistes ou sexuelles.» Le concept sera le même pour la soirée de samedi qui se déroule au Spoutnik, dans le bâtiment de l’Usine. Elle est réservée aux femmes, aux lesbiennes, aux bi-e-s, ou encore aux trans et interdite aux hommes. Pourquoi? «Nous avons besoin de nous retrouver entre nous, souligne Sarah Irminger. Même des hommes cisgenres féministes qui se disent nos alliés peuvent comprendre. La non-mixité est un outil de lutte. Il nous permet de libérer notre parole, de se soutenir entre opprimées.»

Polémique parisienne

On retrouve cette revendication dans le discours du collectif Mwasi, l’initiateur d’un festival afro-féministe qui se tiendra à Paris en juillet. Lors du festival Nyansapo, une partie des ateliers de discussions est réservée aux femmes noires ou femmes racisées. Sur les réseaux sociaux, la polémique a fait rage. Certains dénonçant un «festival interdit aux Blancs». La maire de Paris, Anne Hidalgo, a pris position, s’appuyant sur le fait que certains des divers ateliers prenaient place dans des locaux appartenant à la Ville. Au final, les ateliers en non-mixité auront bien lieu mais dans des espaces privés… Comme cela était en réalité prévu depuis le début.

Dans le cas de la soirée de la Slutwalk, on peut s’interroger sur cet usage restrictif d’un espace subventionné par la Ville de Genève. Sandrine Salerno rappelle que «la Municipalité a une pratique très libérale en la matière. Certaines soirées réunissent les aînées, d’autres les Italiens. Au moment de la prise d’armes, l’apéritif est offert aux Vieux-Grenadiers au Palais Eynard, même si c’est une société exclusivement masculine.»

Sur le fond, la socialiste comprend «ce besoin d’avoir des espaces d’entre-soi. Cela a toujours existé dans les mouvements féministes. On discute entre soi des problématiques, c’est une façon de construire le mouvement, d’établir les revendications pour pouvoir ensuite les propager à l’extérieur.»

Citée par Le Monde dans un article sur le festival parisien, la sociologue Nacira Guénif-Souilamas, professeure à l’Université de Paris-VIII, proche du collectif Mwasi, rappelle que la non-mixité (genrée et raciale) a été utilisée dans la lutte contre l’esclavage, le combat pour des droits civiques aux Etats-Unis ou encore le féminisme des années 1970. «La mobilisation entre victimes est un outil historique des luttes d’émancipation destiné à s’organiser en dehors du regard de l’oppresseur», indique-t-elle.

(TDG)

Créé: 17.06.2017, 11h00

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