Les langues étrangères, ce trésor cantonal méconnu

IntégrationA Genève, plus de 40% des élèves parlent plusieurs langues. Des associations et les autorités veulent renforcer l’apprentissage des cultures d’origine car elles aident à mieux s’intégrer.

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On a tous connu un (ou une) camarade de classe «étranger» qui pestait de devoir, après les heures de l’école obligatoire, se rendre à un cours pour apprendre la langue de ses parents. Ou on a été cet élève grognon. A l’origine perçue principalement comme un moyen de garder un lien fort avec son pays d’origine et la famille restée là-bas, la connaissance de sa langue et de sa culture d’origine a en réalité d’autres vertus, dont la société d’accueil peut tirer le meilleur profit.

Premier effet bénéfique du bilinguisme: l’apprentissage des langues suivantes est facilité. Second impact, peut-être moins évident: une bonne connaissance de ses racines et en avoir une bonne image facilitent l’intégration. Sur la base de ces éléments, le Canton de Genève entend valoriser les cours de langue et de culture d’origine (CLCO), en s’appuyant notamment sur le Bureau de l’intégration.

Genève, cette tour de Babel

«Nous restons prisonniers de cette image que les langues sont en compétition entre elles, mais la recherche montre le contraire, explique Abdeljalil Akkari, professeur en dimensions internationales de l’éducation à l’Université de Genève. Le message que c’est une richesse d’apprendre deux langues dès l’enfance est difficile à faire passer. Et pourtant, à partir d’un certain niveau de maîtrise, cela permet d’apprendre ensuite plus facilement d’autres langues. L’un des problèmes est que l’école demeure encore essentiellement unilingue.»

Sur mandat du Bureau de l’intégration genevois, le professeur Akkari a effectué une recherche sur les cours de langue et de culture d’origine. Dans cette véritable tour de Babel qu’est le canton de Genève, près de 150 langues différentes sont représentées. Bien entendu, toutes ne bénéficient pas de cours. «La chance de Genève, c’est que le multilinguisme est présent partout et ne se cantonne pas dans des ghettos», précise encore le professeur.

La proportion des résidents genevois qui maîtrisent plus d’une langue principale est de 29% (dont 6% de trilingues ou plus). L’une des langues parlées est quasi toujours le français. Il est important de relever que ce sont majoritairement des personnes d’origine étrangère – souvent naturalisées – qui sont polyglottes. Les Suisses de naissance sont à 87% monolingues.

Abdeljalil Akkari propose du reste dans son étude d’ouvrir les cours à des enfants qui ne sont pas issus des communautés d’origine. «Il faut sortir du modèle bilatéral, lié à un projet de retour au pays, argumente-t-il. Cela renforcerait les liens au sein de la société. De plus, la dénomination de langue et culture d’origine n’est plus appropriée. Pour la plupart des enfants, leur origine c’est Genève. Et la langue, c’est avant tout celle de leurs parents.»

«Ce n’est pas du repli sur soi»

Selon les maigres statistiques à disposition (voir l’infographie), au minimum 4118 enfants de l’école obligatoire suivent des CLCO à Genève. Ce sont principalement les communautés historiques de l’immigration qui en profitent le plus (Espagne, Italie et Portugal). Cela est dû à leur nombre, mais aussi au fait que ces cours sont financés par leurs consulats.

Très nombreuse également, la population albanophone ne dispose pas de la même facilité. A l’instar d’autres communautés, elle a donc créé des associations – comme l’Université populaire albanaise – pour s’organiser et prendre sa place dans la société. Côté enseignement, le Bureau de l’intégration genevois subventionne depuis l’année dernière les cours donnés par la Ligue des enseignants et parents albanais (Lepa). Il en fait de même avec cinq autres associations dispensant des cours pour des communautés.

Président de la Coordinations langues et cultures d’origine et de l’association Enseignement de la langue arabe pour les enfants (Elape), Abdelkrim Bouzouzou est persuadé que le développement de ces enseignements est l’une des clés d’une meilleure intégration. «Ce n’est pas un hasard s’il y a un encouragement au niveau fédéral pour ces cours (ndlr: des subventions fédérales sont accordées), assure-t-il. C’est du pragmatisme.»

Et à ceux qui y verraient un risque de communautarisme, il répond que c’est tout l’inverse: «L’objectif est précisément d’éviter le repli sur soi. En plus du français, nos élèves apprennent simplement une autre langue. C’est une valorisation de leur identité, pour qu’ils en soient fiers. Pour moi, c’est de l’intégration, une intégration qui doit toujours aller dans les deux sens.»


«Les parents sont parfois réticents»

«On ne s’intègre bien que si on développe des liens avec sa langue et sa culture d’origine.» Le conseiller d’Etat Pierre Maudet, patron du Bureau de l’intégration, sait que ce message n’est pas évident à faire passer: «Oui, c’est une sorte de petite révolution copernicienne que de constater qu’une bonne connaissance de ses racines est également profitable à la société d’accueil. C’est ce que je dis à ceux qui prêtent serment à la fin de leur procédure de naturalisation.»

Responsable de l’Instruction publique, sa collègue Anne Emery-Torracinta souligne que les parents des élèves d’origine étrangère sont parfois réticents à envoyer leurs enfants étudier leur langue d’origine. «Ils souhaitent privilégier le français, poursuit la conseillère d’Etat. La maîtrise du français est évidemment essentielle, mais on sait que ceux qui sont bilingues vont apprendre plus facilement d’autres langues.»

Forts de ces constats partagés, les deux magistrats plaident pour une valorisation des apprentissages des langues premières. Tous deux sont impliqués dans ce processus, mais à des niveaux différents. Le Département de l’instruction publique travaille ainsi de longue date avec les consulats qui financent les cours de langue dispensés à Genève – et ailleurs en Suisse – aux enfants issus de l’immigration des pays qu’ils représentent. Sont concernées les communautés d’immigration historiques, qui sont aussi les plus importantes en nombre: espagnole, italienne et portugaise principalement.

Mais la palette des langues parlées à Genève est gigantesque. C’est pourquoi le Bureau de l’intégration finance des associations proposant des cours de langue d’arabe classique, de brésilien, d’albanais ou encore de certaines langues africaines. Leur financement est assuré par des fonds cantonaux et fédéraux, pour autant que certains critères soient appliqués (qualité de l’enseignement, laïcité, incapacité des pays d’origine à les financer).

Aujourd’hui, globalement, plus de 4000 enfants bénéficient à Genève de cours de langue et de culture d’origine. «Notre objectif est à terme d’élargir le nombre de langues enseignées», confirme Anne Emery-Torracinta. (TDG)

(Créé: 22.02.2016, 10h44)

Parlons-en!

Un forum en trois volets sur l’hétérogénéité des classes genevoises et les élèves allophones se déroulera les 24, 26 et 27 février. Il est organisé par le Département de l’instruction publique, celui de la Sécurité et de l’Economie, ainsi que par les associations qui proposent des cours de langue.

En guise de mise en bouche, le 24 à 20 heures sera projeté au Grütli le film La Cour de Babel, un documentaire français sur la réalité des classes d’accueil. Un débat suivra.

Si la journée du 26 est réservée aux professionnels de l’enseignement obligatoire et des associations, celle du 27 est ouverte au public. Brève, elle a été conçue comme un moment d’échanges de réflexions et de témoignages, notamment pour les parents d’élèves. Elle s’articulera de 8h30 à 13h autour de quatre ateliers thématiques. Le forum se déroulera au Centre de Geisendorf (rue de Lyon 58).

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