Les bébés d'Uber et Co partent à l'assaut de Genève

UberisationPressing, autopartage, santé, restauration, immobilier, finance, ménage, baby-sitting, droit: plus aucun secteur d’activité n’échappe à l’uberisation. Nous avons testé ces nouveaux services.

Débordés? Nous avons délégué plusieurs tâches du quotidien aux nouveaux services uberisés. Mais nous ne sommes pas entrés en lévitation dans notre cuisine pour autant…

Débordés? Nous avons délégué plusieurs tâches du quotidien aux nouveaux services uberisés. Mais nous ne sommes pas entrés en lévitation dans notre cuisine pour autant… Image: Getty Images

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Est-il possible de se nourrir, se soigner, louer sa voiture, faire garder ses enfants, nettoyer son appartement ou son linge sale par l’intermédiaire du même type d’entreprises qu’Uber dans le canton? Oui, nous l’avons fait. Mais ce n’est pas forcément moins cher, plus simple ou plus rapide, comme le démontre notre enquête – limitée aux services payants – dont voici le premier épisode.

Uber et Airbnb sont maintenant bien implantés à Genève. Assez parlé d’eux, l’uberisation, ce modèle économique qui supprime les intermédiaires, s’étend petit à petit à d’autres secteurs d’activité. Au départ, nous voulions tenter de vivre une semaine entière en n’utilisant que des services uberisés. Mais la réalité nous a rattrapés, et les longueurs d’inscription ou de réservation de certaines prestations ont étalé nos tests sur plusieurs semaines. Dans l’intervalle, une des start-up de pressing que nous avons testée s’est déjà fait racheter par un grand groupe.

Ces nouvelles façons de consommer invitent à reconsidérer nos critères prioritaires. Dans un restaurant clandestin (lire ci-contre), l’addition n’est pas moins élevée que d’habitude, la qualité aléatoire, le service sans doute inférieur. Mais c’est l’expérience sociale qui fait toute la différence: manger dans la cuisine d’un particulier, avec des inconnus, c’est vivre un rapport à l’autre qu’un restaurant classique n’offre pas.

Pour cette opération spéciale, nous avons ouvert grande la porte sur notre sphère intime, en utilisant notre appartement, notre voiture, notre image. Nous avons failli ajouter notre enfant à cette liste, avant de renoncer à tester les services de baby-sitting. Nous avons dû mettre en ligne une quantité astronomique de données personnelles, allant de nos fiches de salaire à notre permis de conduire en passant par notre contrat de mariage. On aurait pu aller jusqu’à une radio du fémur. Un vrai strip-tease numérique.

Au-delà du simple test et du retour d’expérience, nous avons aussi cherché à comprendre le cadre légal et les conditions de travail de ces nouveaux travailleurs numériques. Leurs concurrents historiques ne semblent pas très inquiets face à ce phénomène embryonnaire qui menace leur monopole. La vive tension qui règne dans le milieu des chauffeurs n’est pas, encore, palpable ailleurs.

La Fédération romande des consommateurs vient aussi de publier un dossier sur l’économie de partage. Son secrétaire général, Mathieu Fleury, met en garde contre le «sharewashing». Il pense que le consommateur est le grand oublié de la discussion. «Il peut y être gagnant ou perdant. Ça dépend si la promesse d’une offre plus étendue et de prix plus bas se réalise vraiment ou pas.»


Les géants internationaux rattrapent leur retard sur les start-up locales

Le marché suisse n’est clairement pas une priorité pour les leaders mondiaux de l’uberisation, qui sont moins bien implantés ici. Vincent Pignon, membre du corps professoral de la Haute Ecole de gestion de Genève et spécialiste de l’économie numérique, et Giovanni Ferro-Luzzi, professeur d’économie à l’Université et à la Haute Ecole de gestion de Genève, croisent le fer sur les enjeux de ce modèle naissant.

Quelle est l’incidence de l’uberisation sur l’emploi?

Vincent Pignon (V.P.): Uber crée beaucoup d’emplois. Toutefois, ce ne sont plus des emplois salariés mais indépendants. En général, soit ce sont des taxis traditionnels qui deviennent chauffeurs Uber, soit ce sont des particuliers qui cherchent un revenu complémentaire. Giovanni Ferro-Luzzi (G.F.): Oui, il y a une augmentation des activités, mais ce sont des activités plus précaires. Ce qui est intéressant, c’est qu’il n’y a pas forcément besoin d’être qualifié. Elles ne permettent pas forcément de gagner plus d’argent mais d’être son propre patron, ce qui augmente le bien-être.

Des emplois sont également détruits.

V.P.: Oui et c’est douloureux car cela concerne des métiers qui jusque-là étaient bien protégés, comme les taxis. Idem dans la finance: une plate-forme en ligne peut aujourd’hui financer une entreprise, alors qu’avant c’était un monopole bancaire.

G.F.: Il ne faut pas interdire ces plates-formes pour autant, mais les faire sortir de l’informel, de l’économie souterraine. C’est le travail du politique d’édicter des règles du jeu pour ces nouvelles activités. Il suffit de légiférer pour qu’il y ait une concurrence saine.

Dans le secteur du ménage, Batmaid agit comme simple intermédiaire, à l’instar d’Uber, contrairement à Book a Tiger, qui salarie ses employés. Lequel des deux l’emportera?

V.P.: Je pense qu’il y a de la place pour les deux, dans la mesure où ce n’est pas exactement la même prestation. Book a Tiger se développe moins vite, car le fait d’être employeur représente des contraintes supplémentaires par rapport à Uber, qui n’a pas de salariés et peut donc se lancer dans de nouveaux pays très rapidement.

G.F.: Je pense également qu’il y a de la place pour les deux structures dès lors qu’elles offrent un modèle alternatif.

Selon notre enquête, l’uberisation semble bien plus avancée dans le canton de Vaud qu’à Genève. Comment l’expliquer?

V.P.: La clientèle des plates-formes d’économie collaborative est relativement jeune et cherche des solutions financièrement avantageuses. A Genève, on a peut-être moins ce profil. C’est aussi une question de compétences, il y a un gros pool de développeurs venant de l’EPFL. A l’inverse, les plates-formes de crowdfunding sont plus présentes à Genève qu’à Lausanne, car les compétences financières sont à Genève, donc c’est ici qu’un écosystème s’est créé.

N’y a-t-il pas des raisons fiscales? Ou de bassin de population?

V.P.: Fiscalement, il y a toujours des intérêts à être dans tel ou tel canton, mais la masse critique est le problème le plus important en Suisse. Pour reprendre l’exemple d’Uber, son enjeu majeur à Genève est d’avoir suffisamment de chauffeurs, l’offre ne suit pas la demande. Le temps d’attente est deux à trois fois plus long que dans des villes comme New York ou San Francisco.

Les services uberisés ne sont pas toujours moins chers que ceux des acteurs traditionnels. Peuvent-ils rester attractifs sans cet argument?

V.P.: C’est vrai que si l’on paie le même prix, voire plus cher, l’intérêt est limité, même si le service est plus pratique. Il n’y a quasiment qu’en Suisse qu’on trouve ce cas de figure.

G.F.: Cette différence de prix ne me choque pas forcément car elle correspond à un service supplémentaire.

Les start-up locales semblent avoir une longueur d’avance sur leurs homologues internationales.

V.P.: Cela n’est pas éternel. Le service lausannois de transport Tooxme a arrêté ses activités depuis l’arrivée d’Uber et les entreprises de livraison de repas, comme Smood, se préparent à l’arrivée d’acteurs étrangers importants comme Deliveroo par exemple. Sans la masse critique et un développement à l’étranger rapide, ces entreprises ne peuvent pas lutter contre de grands acteurs internationaux. Les start-up locales imaginent parfois qu’elles vont se faire racheter par les géants étrangers, mais ces géants n’en auront même pas besoin.

G.F.: Il est important d’être le premier en place, car la valeur du service augmente avec le nombre d’usagers. Cela entraîne un effet boule de neige, le réseau grandit là où il est déjà important, et non forcément le mieux conçu.

Ces plates-formes suisses n’ont souvent pas d’application pour smartphones. Etonnant?

V.P.: C’est vrai, et c’est là que l’on constate un vrai décalage avec ce qui se fait à San Francisco dans la Silicon Valley, où tous les développements se font à travers des applications mobiles, alors qu’en Suisse on développe des sites Web, c’est plus facile. S.S. (TDG)

Créé: 27.06.2016, 21h18

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Enquête
Les start-up locales font tout pour fidéliser la clientèle avant l’arrivée des leaders
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Interview
Deux économistes décryptent les résultats de notre investigation.


Test
Le premier épisode
de notre série de la semaine
met la restauration entre
particuliers sur le gril.

Vincent Pignon, membre du corps professoral de la Haute Ecole de gestion de Genève et spécialiste de l’économie numérique

Giovanni Ferro-Luzzi Professeur d’économie à l’Université et à la Haute Ecole de gestion de Genève

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