Intrigues et jeux de pouvoir au cœur d'une grande organisation internationale

Genève internationaleLe directeur général de l’OMPI est sur la sellette. Son budget, qui prévoyait l’ouverture d’un bureau à Moscou, n’a pas été voté.

Depuis son entretien en tête à tête au Kremlin avec Vladimir Poutine (à dr.), le 21 avril 2011, les décisions de Francis Gurry (à g.) sont passées à la loupe.

Depuis son entretien en tête à tête au Kremlin avec Vladimir Poutine (à dr.), le 21 avril 2011, les décisions de Francis Gurry (à g.) sont passées à la loupe. Image: DR

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Francis Gurry, le directeur général de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), est dans la tourmente. En septembre dernier, les Etats membres ont refusé de voter son budget. En poste depuis 2008, l’Australien a payé son rapprochement avec la Fédération de Russie. Il lui est notamment reproché d’avoir négocié en direct avec Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev l’ouverture d’un bureau régional de l’OMPI à Moscou sans exposer au préalable sa stratégie de développement aux Etats membres.

C’est du moins ce qu’affirment ces derniers. Lorsqu’ils ont découvert que le budget qui leur était présenté il y a un mois comprenait des lignes de crédit pour l’ouverture de bureaux en Russie mais aussi en Chine, ils se sont cabrés, refusant de valider le document qui leur était soumis.

Nouvelle tentative en décembre

Le budget qu’ils ont ainsi repoussé leur sera à nouveau présenté en décembre. D’ici là, il n’est pas sûr que la pression soit retombée. Au contraire, le contexte est plutôt propice aux intrigues et aux jeux de pouvoir. Francis Gurry se trouve mis en difficulté alors que son mandat arrive à échéance.

La fonction de directeur général de l’OMPI a toujours été un poste très convoité et hautement stratégique. Parce qu’il protège les innovations, le système des brevets est à l’avant-garde des grands enjeux économiques de demain. Candidat à un deuxième mandat, l’Australien est désormais pris en étau entre des Etats qui refusent de lui signer un nouveau blanc-seing et une partie du personnel qui, en interne, ne lui pardonne pas la reprise en main musclée qui a suivi le départ de son prédécesseur, le Soudanais Kamil Idriss. Un personnage controversé qui avait été contraint à un départ anticipé.

L’élection du prochain directeur général de l’OMPI aura lieu en mars 2014. Les candidats ont jusqu’au 6 décembre pour se dévoiler et entrer en compétition avec Francis Gurry. Le Nigérian Geoffrey Oneayama, directeur général adjoint de l’organisation, a d’ores et déjà annoncé qu’il briguerait le poste. D’autres candidats pourraient encore sortir du bois.

Bons baisers de Russie

Depuis deux ans, un parfum de guerre froide flotte au-dessus de l’OMPI. L’activisme des conseillers russes et l’intérêt de Moscou pour l’organisme qui gère les brevets nourrissent les soupçons. Depuis son entretien en tête à tête au Kremlin avec Vladimir Poutine, le 21 avril 2011, les décisions de Francis Gurry sont passées à la loupe.

Plusieurs pays n’ont pas apprécié de découvrir dans les journaux que l’accord scellant l’ouverture d’un bureau à Moscou avait été signé à Genève avec les représentants russes en avril 2013. Tout semblait ficelé. Une rencontre entre Francis Gurry et le premier ministre russe Dmitri Medvedev avait même été agendée au début du mois d’octobre pour fêter l’événement. Le rejet du budget a interrompu la fête. La rencontre a bien eu lieu, mais la vodka et le caviar sont restés au frais.

Aux Etats-Unis, un groupe de sénateurs pousse la Maison-Blanche à couper l’herbe sous le pied de l’Australien. Le 19 septembre, un courrier a été adressé à John Kerry pour l’exhorter à faire barrage à la réélection de Francis Gurry. La lettre fait également référence à des livraisons de terminaux informatiques à la Corée du Nord et à l’Iran ainsi qu’aux «frictions» récurrentes entre le directeur général de l’OMPI et l’un de ses adjoints, l’Américain Jim Pooley. La Russie, la Chine, l’Iran, la Corée du Nord… Il n’en faut pas plus pour faire bouillonner les conservateurs américains. Mais pas seulement. D’autres pays, comme la France, s’interrogent également, car d’autres projets sommeillent dans les cartons. L’Iran aussi fait du lobbying pour obtenir l’ouverture d’un bureau régional… Dans le contexte international actuel, toutes ces démarches n’ont rien d’anodin. «Il y a des données géopolitiques dont il ne veut pas tenir compte», soupire un cadre de l’OMPI sous couvert d’anonymat.

ADN, plainte et espionnite

Francis Gurry continue d’assumer ses choix. Ses détracteurs, eux, s’efforcent de faire remonter à la surface tous les dossiers qui pourraient nuire à sa réélection. Parmi ceux-ci, une embarrassante affaire de prélèvement d’ADN. Avant son élection, Francis Gurry avait été la cible de lettres anonymes. Convaincu que le ou les auteurs se trouvaient dans son entourage, le successeur de Kamil Idriss avait déposé une plainte auprès du procureur à Genève en octobre 2007 et, fait exceptionnel, avait autorisé la police à pénétrer dans les locaux de l’OMPI pour y pratiquer des relevés d’ADN. Or, les employés soupçonnés ont découvert que d’autres empreintes génétiques avaient été prélevées sur leurs affaires à leur insu et en toute illégalité. Le 13 novembre, un cadre exclu de l’organisation après une affaire de corruption – dont il est ressorti blanchi – a déposé une plainte pénale pour «dénonciation calomnieuse» auprès du procureur de Genève. Son avocat a adressé un courrier aux représentants des Etats membres pour les prévenir que cette procédure allait les conduire à voter la levée de l’immunité diplomatique de Francis Gurry. Ambiance…

Certains de ces épisodes renvoient à la période très agitée qui a précédé l’entrée en fonction de Francis Gurry. Époque à laquelle, déjà, tous les coups étaient permis, et notamment les écoutes et surveillances clandestines. Des bandes magnétiques contenant des enregistrements de conversations avaient été retrouvées dans les sous-sols. Un amateurisme qui tranche avec les enjeux qui agitent aujourd’hui l’OMPI et qui lui valent d’être désormais placée sous très haute surveillance.

Pour l’heure, les Etats membres hésitent encore à faire trébucher Francis Gurry. Pour les diplomates, la manœuvre est compliquée. Ce serait prendre le risque de se mettre mal avec l’Australie tout en faisant le lit d’un candidat non désiré. (TDG)

(Créé: 18.11.2013, 10h51)

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