Genève devient la capitale du patrimoine en péril

Nouvelle fondation Jack Lang, ancien ministre français de la Culture, a choisi Genève pour créer le siège d’une fondation dotée de 100 millions de dollars. Louable mais utile?

Un des premiers chantiers prioritaires de la nouvelle fondation Aliph sera d’évaluer la situation dans des sites culturels en Irak, après leur libération, selon son président Jack Lang. Des musées, comme ici à Mossoul, ont subi des dommages importants.

Un des premiers chantiers prioritaires de la nouvelle fondation Aliph sera d’évaluer la situation dans des sites culturels en Irak, après leur libération, selon son président Jack Lang. Des musées, comme ici à Mossoul, ont subi des dommages importants.

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L’information est passée presque inaperçue, alors qu’elle revêt un caractère hautement symbolique pour la Suisse. Une sorte de Croix-Rouge destinée à sauver des biens culturels menacés dans les pays en guerre et victimes de trafics est née le 3 mars à Genève. L’Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones de conflit (Aliph) s’est bâtie en étroite collaboration avec l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco). Initiée par la France et les Emirats arabes unis, cette nouvelle fondation unique en son genre est présidée par le charismatique Jack Lang (lire ci-contre).

Syrie, Irak, Afghanistan ou encore Mali: les pillages et destructions du patrimoine alertent depuis des années la communauté internationale. Parce que s’attaquer à l’identité culturelle d’un pays, c’est s’en prendre à un peuple. L’Unesco a bien tenté de créer un fonds d’urgence il y a deux ans, sans succès. Une structure plus souple, l’Aliph, a fini par émerger et vise à réunir 100 millions de dollars (99,4 millions de francs). François Hollande, président de la République française, a annoncé son lancement le 20 mars, lors d’une conférence de presse au Musée du Louvre. «Le siège de ce fonds sera à Genève et je remercie (…) les autorités suisses et genevoises pour leur appui et leur soutien. Que les choses soient claires, nous ne créons pas une Croix-Rouge internationale du patrimoine mais certains principes – qui sont au cœur du droit humanitaire – nous inspirent pour mettre à l’abri les œuvres menacées.»

Avantagée par son ADN neutre et exemptée de passé colonial, la Suisse a compté sur d’autres atouts. «Etant donné le niveau de développement élevé et reconnu de son système de protection des biens culturels, la Suisse a répondu à l’invitation des fondateurs de l’Aliph pour soutenir leurs efforts», explique Pierre-Alain Eltschinger, porte-parole du Département fédéral des affaires étrangères, qui a apporté un soutien administratif et juridique à la création de la fondation. La Suisse compte depuis peu avec la France parmi les seuls pays au monde à disposer de bases légales permettant la mise à disposition d’un refuge temporaire pour des œuvres gravement menacées dans leur pays d’origine. Son expérience a aussi joué en sa faveur (lire ci-contre).

Un «machin» ou un outil efficace?

La création de l’Aliph représente une aubaine pour la Suisse. C’est l’occasion d’améliorer son image ternie dans le monde par des affaires de trafic de biens culturels, anciennes et actuelles, qui ont particulièrement touché Genève. Dès lors, pas étonnant que le Canton se déclare «très honoré d’accueillir depuis quelques semaines la fondation pour le patrimoine en péril».

Concrètement, que faut-il attendre de cette fondation aux bonnes intentions, un «machin» inutile ou un outil efficace? «Il est nécessaire d’intégrer la dimension de la défense du patrimoine dans les conflits armés, affirme Jean-Yves Marin, directeur du Musée d’art et d’histoire (MAH). Auparavant, quand il y avait une guerre, on s’occupait d’abord des victimes, puis du patrimoine. Le problème, c’est qu’il ne reste plus rien après!» La guerre d’ex-Yougoslavie a marqué un tournant dans la prise en compte du problème. «Pour la première fois, des ONG et l’Unesco sont intervenus de façon concomitante au conflit. Cela a permis d’éviter des destructions et des pillages.» Il espère aussi que la fondation améliorera la coordination de multiples institutions de bonnes volontés.

L’héritage colonial crée un doute

Pour Marc-André Renold, professeur à l’Université de Genève et titulaire de la Chaire Unesco en droit international de la protection des biens culturels, toute initiative dans ce domaine est la bienvenue. «Je vois l’Aliph dans l’action, tant en ce qui concerne la prévention de dommages irréparables, par le réseau de refuges de biens culturels, que dans la réhabilitation des sites endommagés, volontairement ou non, à l’occasion de conflits armés. Sans négliger le côté éducatif, en particulier avec certains groupes armés dans les Etats en situation de conflit qui peuvent jouer un rôle actif dans la prévention des dommages.»

L’une des difficultés, selon Jean-Yves Marin, réside dans la notion de refuge. «L’idée que les Européens ont souvent pris des objets et ne les ont pas rendus, malgré des protocoles, reste ancrée dans l’esprit de nombreux dirigeants étrangers. L’héritage colonial crée un doute auprès des pays sources.»

Persuadé que les «grands colloques font avancer les causes», le Genevois rappelle que la réussite du projet tient à un élément trivial: «Toute la question est de savoir si l’Aliph trouvera les moyens financiers pour mener à bien ses actions.»


«Nous créons d’une certaine façon la Croix-Rouge pour les biens culturels menacés»

Jean Christophe Marmara/ Figarophoto

Son aura internationale et son réseau expliquent le choix de François Hollande. Le président de la République française a confié au populaire Jack Lang un projet d’envergure: créer un fonds de 100 millions de dollars dédié au sauvetage du patrimoine menacé dans les pays en guerre. A 77 ans, Jack Lang, actuel président de l’Institut du monde arabe à Paris, ancien ministre de la Culture, père de la Fête de la musique et des Journées du patrimoine, préside ainsi une fondation créée au début de mars à Genève: l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones de conflit (Aliph). Jack Lang se rendra dans la «capitale de la paix» le 5 mai, à l’occasion de la première séance du conseil.

Pourquoi avez-vous choisi Genève pour être le siège de cette fondation initiée par la France et les Emirats arabes unis?

Jack Lang: Tout d’abord, nous ne voulions pas donner le sentiment que la France cherchait à accaparer le fonds. C’est une initiative universelle, même si elle a été portée au départ par la France et les Emirats arabes unis. Genève est apparue comme une évidence car elle est la capitale internationale de la paix, qui accueille la Croix-Rouge, le HCR, de grandes organisations internationales, c’est-à-dire tout un écosystème qui nous paraissait favorable. Genève donne à l’Aliph la garantie de la neutralité et de la transparence, qui donnent confiance. En plus, nous avons pris modèle sur le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, basé à Genève, au mode de gouvernance novateur et adapté aux enjeux du XXIe siècle. L’Aliph est donc constituée de donateurs privés et publics qui travailleront sur trois axes: la prévention, l’intervention urgente et la réhabilitation post-conflit. Il s’agit d’une gouvernance efficace, de terrain, qui donne la priorité aux actions. C’est pour cela que nous souhaitons mettre en place à Genève un petit secrétariat agile, économe et autonome de huit à dix personnes à terme.

Comment s’est mis en place ce projet?

Nous mettons les bouchées doubles pour avancer et c’est un exploit! Nous avons commencé le projet en juillet 2016. En quelques mois, nous avons réussi à convoquer la conférence d’Abu Dhabi, en décembre, qui a associé de nombreux chefs d’Etat et des fondations culturelles. Trois mois plus tard, le 20 mars, nous avons mis sur pied une réunion des donateurs à Paris. Le 26 mars était adoptée au Conseil de sécurité des Nations Unies, à l’initiative de la France et de l’Italie, la première résolution cadre sur la protection du patrimoine. Et le 5 mai aura lieu à Genève la première réunion du comité de fondation de l’Aliph. Ses quatorze membres ainsi que les membres du comité scientifique, qui auront un profil international, décideront des actions à mener. J’espère que nous aurons choisi les sites à préserver d’ici à l’automne.

Cette fondation, c’est une Croix-Rouge internationale pour les biens culturels?

Oui, dans un sens symbolique. La Croix-Rouge internationale intervient physiquement dans les pays en guerre pour protéger les victimes. L’Aliph est d’abord et avant tout une instance de protection du patrimoine en danger, un instrument financier de collecte de fonds au service du patrimoine menacé, mais elle ne déploiera pas de force exécutive sur le terrain.

Concrètement, quelles actions financera le fonds de 100 millions de dollars?

Un des premiers chantiers prioritaires sera d’évaluer la situation dans des sites culturels en Irak, après leur libération. Nous aiderons la réalisation d’inventaires précis des dommages occasionnés aux monuments, d’évaluation des destructions, la mise en place d’un programme de formation des conservateurs toujours en poste dans les zones touchées. Nous aiderons aussi à recenser et numériser les pièces pour contribuer à la lutte contre le trafic de biens culturels en constituant une base de données. Nous pourrions soutenir financièrement la constitution d’un réseau de refuges dans les pays mêmes et en ultime recours dans des pays tiers, avec l’accord des pays d’origine. Dans ce cadre-là, la France a officiellement proposé d’être un pays refuge, comme la Chine et la Suisse. S.R.

(TDG)

Créé: 30.04.2017, 21h37

L’essentiel

Enjeux
Une sorte de Croix-Rouge des biens culturels menacés dans les pays en guerre est née à Genève. Ses axes: la prévention, l’intervention urgente et la réhabilitation post-conflit.

Symbole
«Genève donne à la fondation la garantie de la neutralité et de la transparence qui donnent confiance», selon son président, Jack Lang.

Refuge
Un réseau d’abris pourra être constitué pour accueillir temporairement des biens culturels. En Suisse, les candidats se bousculent.

La concurrence est ouverte pour les refuges

La Confédération propose déjà un site à Zurich. Les Ports Francs de Genève entrent en piste. Et pourquoi pas les musées?


C’est un enjeu majeur de l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones de conflit (Aliph). Celui d’organiser un réseau de refuges (safe havens) pour accueillir temporairement des biens culturels en danger. Si possible dans des lieux sûrs in situ, sinon dans des pays tiers. Dans cette perspective, la France se propose d’être un pays refuge, comme la Chine et la Suisse. L’Aliph aura l’embarras du choix.

«La création d’un tel refuge entre dans la tradition humanitaire de la Suisse et reprend la même idée que les deux projets réalisés par le passé à l’échelon institutionnel et privé», souligne Rino Büchel, chef de la section Protection des biens culturels à l’Office fédéral de la protection de la population. Référence faite aux tableaux du Musée du Prado à Madrid, mis en sécurité en 1939, durant la guerre civile espagnole, et présentés au Musée d’art et d’histoire de Genève (MAH). Mais aussi à des œuvres afghanes mises à l’abri entre 2000 et 2007 à Bâle, sur l’initiative d’un particulier, avant d’être rapatriées.

Ce rôle pionnier de la Suisse a d’ailleurs été mis en avant par Jean-Yves Marin, directeur du MAH, lors de la conférence préparatoire de l’Aliph en décembre, à Abu Dhabi. Il n’a pas manqué de citer l’accord signé par le musée en 2007 pour accueillir des œuvres de Gaza, lesquelles doivent bientôt être restituées.

Les lieux de refuge possibles ne manquent pas sur le sol helvétique. La Confédération met à disposition depuis 2015, à la faveur d’un changement de base légale, un ancien dépôt de munitions de l’armée de 400 m2 situé à proximité de l’aéroport de Zurich. Un crédit de 100 000 dollars (99 300 fr.) est même assuré par la Confédération pour l’accueil et l’entretien des objets. «La mise en dépôt se déroule selon un processus clairement défini. Il faut que le pays source le demande pour qu’un contrat soit établi, qui fixe les modalités de restitution», note Rino Büchel. Pas si simple en pratique. Impossible d’imaginer un tel accord aujourd’hui avec la Syrie, pour ne citer que ce pays en guerre. Le safe haven de la Confédération reste pour l’heure vide. «Techniquement, tout est prêt. Maintenant, ce n’est plus qu’une question politique.»

L’arrivée de l’Aliph à Genève a donné des idées aux Ports Francs, société dont l’Etat est actionnaire majoritaire. «Nous saluons le futur travail de l’Aliph et sommes à leur entière disposition pour trouver des solutions rapides, déclare son directeur Alain Decrausaz. Dans ce sens, nous avons effectivement écrit au gouvernement genevois le 13 mars en proposant l’expérience et la qualité de nos entrepôts pour l’entreposage des objets en péril.» Eclaboussés indirectement par des affaires judiciaires, les Ports Francs de Genève ne cherchent-ils pas à redorer leur blason? «Pas du tout, répond-il. Nous avons déjà des locaux mis à la disposition d’institutions de recherche et de la justice. Nous avons par exemple entreposé gracieusement les objets de Gaza pendant sept ans, avant leur exposition au MAH, mais nous n’en avons jamais fait la publicité.»

Les musées joueront-ils également un rôle? «Tous peuvent être des refuges!» plaide Jean-Yves Marin. Et en plus de protéger les œuvres, ils les exposent au public. «La dimension pédagogique doit être prise en compte.» Au risque toutefois que le profit financier tiré d’une opération de sauvetage renforce l’idée du néocolonialisme. S.R.

Jean Claude Gandur, l’un des mécènes

Parmi les quatorze membres du conseil de fondation de l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones de conflit (Aliph) se trouvent sept représentants privés, dont un mécène suisse. Il s’agit de Jean Claude Gandur, l’un des plus grands collectionneurs d’objets antiques dans le monde, qui a fait fortune dans le négoce de pétrole. Le Vaudois avait soutenu le projet de rénovation et d’agrandissement du Musée d’art et d’histoire à Genève, en promettant 40 millions de francs. Un projet rejeté l’an passé en votation populaire. Il s’engage aujourd’hui dans l’Aliph pour laquelle il a promis de verser 1 million de dollars (990 000 fr.). Contacté, il n’a pas souhaité s’exprimer. Autre philanthrope partie prenante: le milliardaire américain Thomas Kaplan.

Le conseil est également composé de sept Etats donateurs. La France et les Emirats arabes unis, deux membres fondateurs, s’engagent à verser respectivement 30 millions de dollars et 15 millions de dollars. En plus de l’Arabie saoudite (20 millions de dollars), du Koweït (5 millions de dollars), du Luxembourg (3 millions de dollars), et du Maroc (1,5 million de dollars), il reste une septième place à prendre. Elle ne sera pas occupée par la Suisse, qui s’est plutôt engagée «à appuyer l’Alliance par le financement de la structure opérationnelle de la fondation», indique le Département fédéral des affaires étrangères. Il s’agit de payer le loyer des locaux – encore à trouver – pendant quatre ans et les équipements, pour un montant total de l’ordre de 500 000 francs. Trois membres non-votants devraient rejoindre le conseil, dont un représentant de l’Unesco et un spécialiste suisse.

Voilà pour l’organe principal de l’Aliph, qui s’appuiera aussi sur trois comités: scientifique, éthique et financier. «De par son mode de gouvernance atypique réunissant à parité des donateurs publics et privés, la fondation a la capacité de fédérer et de lever des fonds, ce qui est la clé de réussite du projet», résume Hugues Moret, conseiller diplomatique de Jack Lang pour l’Aliph. Quelque 77 millions de dollars sont d’ores et déjà mobilisés sur les 100 millions espérés pour une période de trois ans. S.R.

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