Genève change de ton face à la radicalisation des jeunes

DétectionAprès le choc du 13 novembre, le discours institutionnel à Genève a changé. Des projets se préparent pour lutter contre le phénomène de radicalisation qui n’épargne personne.

Les attentats de Paris et la traque des djihadistes ont bouleversé et ravivé une douleur lourde à porter pour la mère d’un jeune délinquant genevois qui s’est converti en prison.

Les attentats de Paris et la traque des djihadistes ont bouleversé et ravivé une douleur lourde à porter pour la mère d’un jeune délinquant genevois qui s’est converti en prison. Image: Olivier Vogelsang

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Plus question de fermer les yeux. Les massacres à Paris ont rappelé brutalement que le phénomène de radicalisation doit être traité sans tarder. En Suisse également. Au-delà des actions de sécurité, il faut agir en amont au niveau des institutions sociales, éducatives, familiales, prônait au début du mois la task force fédérale contre le terrorisme. Comment endiguer l’apparition et la diffusion de l’extrémisme violent? Genève commence à prendre la mesure du problème et à bouger.

«Le processus de radicalisation ne répond pas à un schéma précis et prédictible», analyse le groupe de spécialistes de la sécurité, de la justice et de la migration. Il repose sur une combinaison d’éléments: l’isolation sociale, la discrimination socio-économique, le besoin excessif de reconnaissance, l’auto-victimisation, la plongée dans les théories du complot, la volonté de s’engager en faveur d’une cause. Souvent, une rupture biographique, comme un deuil ou un échec, agit comme un élément déclencheur.

Une vingtaine de cas

Aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), le service de psychiatrie générale perçoit deux catégories de personnes engagées dans cette voie. «La première concerne des hommes ou des femmes fragiles psychologiquement, qui vivent dans une certaine désorientation existentielle et trouvent dans la radicalisation religieuse un eldorado, décrypte le chef du service, Panteleimon Giannakopoulos. Certains disent qu’ils veulent partir en Syrie, d’autres partent et reviennent, selon leurs proches, sans qu’on en ait la preuve. Ceux qui restent ici, âgés entre 18 et 25 ans, font parfois des études, ont recours fréquemment au cannabis, s’enferment dans le monde virtuel et sont souvent fascinés par les images de mort de masse, qui les déstabilisent en même temps.» Cela représente moins d’une dizaine de cas par an en psychiatrie à Genève.

La seconde catégorie concerne des jeunes sans problèmes psychiques, mais pas sans faille. «Ils se trouvent dans une situation de marginalisation sociale. Certains ont des liens d’origine parfois lointains avec les pays musulmans. Il leur manque une culture, un lien avec leurs racines, des repères, ce qui crée un terreau propice à l’idéologie portée par la radicalisation religieuse, la seule qui offre un modèle d’appartenance aujourd’hui en Occident. Les autres, comme le marxisme ou l’anarchisme, ont été mises en faillite», analyse Panteleimon Giannakopoulos.

Comment les psychiatres les repèrent-ils? «Nous prenons connaissance de la situation lorsqu’ils commettent un acte de violence et qu’une expertise psychiatrique pénale ou civile est ordonnée. On se rend compte alors qu’ils sont fascinés par la violence et l’islam. Ceux-là risquent d’être recrutés.» Le spécialiste voit passer une dizaine de ces cas chaque année à Genève. Voilà pour l’approche médicale.

La police genevoise affirme de son côté avoir connaissance d’un certain nombre de personnes en voie de radicalisation, sans livrer de chiffres. Toujours est-il que le phénomène n’épargne pas Genève. L’affaire du jeune de 20 ans converti, laissant famille et amis pour rejoindre son idéal (lire ci-après), a marqué les esprits.

Et maintenant, on fait quoi? «La prévention doit se jouer au niveau local et dans la société civile pour avoir des chances de réussite», avertit la task force fédérale, préparant une liste des meilleures procédures éprouvées à l’étranger. «Il s’agira ensuite, sur la base de ces travaux, de déterminer les mesures que les cantons peuvent mettre en œuvre par leurs propres moyens et dans quels domaines ils ont besoin du soutien de la Confédération.»

A Genève, les institutions travaillent depuis longtemps sur la prévention de la violence. «Il faut aller plus loin désormais, affirme Panteleimon Giannakopoulos. Même si les cas de radicalisation sont rares chez nous, nous savons que le phénomène va durer et que ses conséquences sont dévastatrices.» Dans son domaine d’activité, il propose de «créer une cellule de prévention autour de la violence et de la radicalisation, pour identifier les jeunes en situation de vulnérabilité». L’idée ne peut aboutir sans coordination entre le département de la Santé et celui de l’Instruction publique, estime-t-il, encourageant les autorités cantonales à se pencher sur la question. «Le seul mot qui revient à travers les médias dans notre vie est la sécurité. Nécessaire mais pas suffisante, elle représente un contenant. Or, elle ne peut pas être un projet d’une société en manque de repères.»

Propagande sur Internet

L’école a un rôle clé à jouer. Le Département de l’instruction publique (DIP) intensifie ses actions et intègre désormais de nouveaux paramètres. «Il va falloir prendre en compte cette donnée en travaillant en réseau, en particulier avec le Département de la sécurité, en première ligne sur ce dossier», explique Christina Kitsos, chargée des affaires migratoires au DIP. L’école, le Bureau de l’intégration des étrangers (BIE), la Fondation genevoise pour l’animation socioculturelle et des associations vont se réunir prochainement pour aborder ensemble la question.

Le DIP développe à ce stade trois axes de travail. Le décryptage de la propagande sur Internet en fait partie. «La sensibilisation à l’utilisation des réseaux sociaux doit être renforcée rapidement et dès le plus jeune âge puisque la radicalisation se fait principalement sur Internet, de manière individuelle et souvent à l’insu de l’entourage», livre-t-elle.

Les langues et cultures d’origine sont valorisées et plusieurs projets sont mis en place au sein des écoles pour prévenir et lutter contre toutes les formes de discrimination. «Il faut éviter l’exclusion et le développement d’un sentiment d’injustice et d’incompréhension qui mènerait à la recherche de figures d’identification imprégnées de fondamentalisme religieux», détaille-t-elle.

Pour mieux appréhender le sujet sensible, les enseignants pourront suivre des cours dès le mois de décembre dans le cadre de la formation continue. Mallory Schneuwly Purdie, présidente du Groupe de recherche sur l’islam en Suisse, apportera un éclairage historique et sociologique sur la thématique de l’islam et des musulmans en Suisse. «Il est primordial de ne pas stigmatiser la communauté musulmane et de ne pas mettre l’islam là où il n’y en a pas», poursuit Christina Kitsos. La collaboration avec le Centre intercantonal d’information sur les croyances et les communautés religieuses va aussi s’accentuer. Agir par le biais d’une sensibilisation spécifique devient nécessaire aux yeux du DIP, qui avance avec prudence. La prévention doit être bien pensée, sinon elle peut avoir l’effet inverse auprès des jeunes. «La meilleure chose que l’on puisse faire, ajoute Christina Kitsos, c’est de lutter contre le décrochage scolaire.»

Dispositif en préparation

Dans le domaine de l’intégration, «le BIE prépare depuis plusieurs mois un dispositif de prévention contre la radicalisation», annonce Nicolas Roguet, délégué à l’intégration. Il s’agira d’apporter un soutien aux jeunes et à leurs parents, mais aussi de former les professionnels. Le concept, dévoilé prochainement, est élaboré avec d’autres structures.

La concertation doit encore s’améliorer. «Il ne faut pas oublier les villes. Aujourd’hui, nous sommes au front, mais nous n’avons pas d’information de la Confédération et des cantons. On est dans le bleu pour piloter le terrain. Il manque une passerelle pour partager les éléments, créer des outils, établir une stratégie», tonne le maire de Vernier, Thierry Apothéloz.

Le choc du 13 novembre a clairement accéléré la prise de conscience des institutions, pour qui la radicalisation n’est plus taboue.

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«Je culpabilise de ne pas avoir vu»

Les parents d’un Genevois parti en Syrie et la mère d’un garçon en voie de radicalisation livrent leur désarroi face à un problème sur lequel ils n’ont pas prise.

Les attaques sanglantes de djihadistes en France les ont bouleversés et ont ravivé une douleur lourde à porter. Des parents genevois frappés par la radicalisation de leur enfant témoignent de leur angoisse et leur désarroi. Une mère de famille livre quant à elle ses doutes sur le comportement de son fils emprisonné. Tous parlent d’un combat contre un phénomène qui les dépasse.

Lorsqu’il s’est réveillé samedi en apprenant le carnage à Paris, Jean-Luc* a immédiatement craint pour son fils. D., 20 ans, de nationalité suisse, a quitté sa cité genevoise en avril, dans le but de rejoindre la Syrie, cachant ses projets à ses parents. «J’ai pensé aux frappes françaises, russes et américaines contre le groupe Etat islamique qui allaient s’intensifier. Je suis pour! Il faut agir contre ces gens qui ont endoctriné nos jeunes. Mais mon fils est là-bas! On espère qu’il ne combat pas. Je ne sais pas s’il rentrera un jour, et s’il rentre, comment on le retrouvera…» Ses mots fusent comme des décharges électriques.

«Je ne veux pas être jugée»

Comment vivre avec ce poids? «On est sur le qui-vive depuis sept mois, confie Jean-Luc, à bout de nerfs. On ne peut rien faire. Seulement compter sur la police, qui fait ce qu’elle peut. On est dans une impasse. Le cœur ramasse…»

La mère de D., Carmen*, parle d’un «cauchemar permanent»: «Les premiers mois, on ne voulait pas y croire. Maintenant, on sait que ça nous arrive à nous, ici. On vit dans l’attente de ses coups de fil.» Ils se font rares, toujours très courts, depuis un numéro masqué. Le contact reste superficiel. «Quand je l’entends, je suis euphorique. Cela prouve qu’il est en vie. Mais pour combien de temps?» Voilà deux mois qu’il ne l’a pas appelée.

Carmen cherche à comprendre comment son fils a pu se laisser endoctriner. L’échec scolaire l’a mis en situation de rupture. «On devrait tout faire pour éviter que les jeunes décrochent!» En parallèle, il s’est réfugié dans une autre religion que la sienne, l’islam, sans pour autant montrer de signes inquiétants à ses proches. Ses fréquentations ont été déterminantes selon eux. «C’était un garçon gentil, encore un enfant. Je n’ai jamais pensé qu’il pourrait faire ça.» «Ça»? Le «djihad», ce mot devenu lourd de sens que ni Jean-Luc ni Carmen n’osent prononcer.

L’inquiétude n’est pas le seul sentiment qui les ronge. «C’est comme si on avait échoué dans son éducation», regrette Jean-Luc. «Je culpabilise de ne pas avoir vu. J’en parle le moins possible autour de moi, soupire Carmen, qui refuse tout soutien psychologique pour le moment. Je ne veux pas être jugée. Ma douleur, je la porte. Je n’ai pas envie que les autres me la renvoient à la figure.»

L’histoire de Mathilde* est différente. Son fils a très tôt été confronté à la mort et aux difficultés sociales, avant de tomber dans la délinquance. Bien connu de la justice, il a fait plusieurs séjours en prison, où il s’est converti. «Quand je l’ai appris, je me suis dit que la foi pourrait peut-être l’aider. Mais il a de nouveau eu affaire à la police.» Pour la Genevoise, «l’islam n’est pas en cause, mais c’est la façon dont on l’interprète. J’ai l’impression que mon fils est en voie de radicalisation, mais je ne sais pas à quel niveau.»

Entre l’amour et la colère

Cette battante veut croire à une rédemption, se démène pour le ramener à la raison, le met en face de ses contradictions. Un effort de tous les instants qui la ronge. «En tant que mère, je suis partagée entre l’amour et la colère pour mon fils, qui se détruit et nous détruit. Je n’ai pas envie qu’il fasse du mal aux autres, mais j’ai peur de l’avenir.»

Pour comprendre, Mathilde avale avec boulimie la littérature consacrée à la violence des jeunes. Pour libérer ses angoisses, elle parle de la situation à des personnes de confiance, son réseau. Cela ne suffit pas à ses yeux. «J’aimerais pouvoir m’adresser à un référent qui réunisse toutes les qualités de policier, juriste, psychiatre et religieux pour m’aider à déceler les signes et à prendre du recul.» Son message, s’il fallait en livrer un: «Les familles doivent être considérées comme des partenaires pour aider à sortir leur enfant de cette violence!»

* Prénoms d’emprunt, identités connues de la rédaction.

(TDG)

Créé: 20.11.2015, 23h03

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Les actions envisagées ou abandonnées

Quelles sont les mesures contre la radicalisation envisagées en Suisse? Pour la task force fédérale contre le terrorisme, la prévention doit s’appuyer sur les structures locales fortes, déjà bien implantées. La création d’un programme spécifique national est donc écartée. Pour améliorer la prévention, le Réseau national de sécurité recense actuellement les procédures éprouvées dans les pays voisins. Un rapport doit être rendu à l’été 2016 pour guider les cantons. Comment améliorer la détection? La task force n’a pas retenu la création d’une ligne téléphonique spéciale permettant de signaler d’éventuels extrémistes violents. Le numéro d’urgence de la police (117) est jugé suffisant. De même, une permanence téléphonique de conseil, au niveau national, pour aider les proches d’une personne radicalisée n’est pas jugée pertinente. On préfère laisser ce choix à l’échelon local. A Zurich et à Berne, des expériences sont menées. Le service municipal de la Ville de Berne chargé de la protection des enfants et des adultes propose un soutien à ceux touchés par la radicalisation, liée à une secte, au hooliganisme, à l’extrémisme politique ou au djihadisme. Un élément fondamental n’est pas abordé par la task force mais rappelé par un spécialiste du terrorisme. «La contre-radicalisation commence par l’éducation. Plus les jeunes seront éduqués et structurés, moins il y aura de risque. Il faut mettre autant d’argent dans l’éducation que dans la sécurité», exprime Jean-Paul Rouiller, directeur du Geneva Centre for Training and Analysis of terrorism. S.R.

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