La Cité mondiale ou l’Acropole sur Léman

Projets non-réalisés (4/8)Conçue par Le Corbusier et Jeanneret, l’idée de bâtir une vaste ville dédiée aux organisations internationales émerge en 1929

Plan de la Cité internationale, Le Corbusier et Pierre Jeanneret, février 1929. Image: DR

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Eriger le pendant temporel à la toute récente Cité du Vatican*: Le Corbusier et Pierre Jeanneret n’avaient pas mis leur ambition dans leur poche lorsqu’ils imaginèrent, en 1929, leur Cité internationale, envisagée comme un centre universel des savoirs consacré au déploiement de la compréhension entre les peuples. C’est sur la colline du Grand-Saconnex que les deux architectes, par ailleurs cousins germains, considéraient d’asseoir ce projet monumental.

Une deuxième Genève

Véritable écrin aux idéaux de la paix, cette ville de plusieurs hectares, noyée dans la verdure et se prolongeant jusqu’au lac, aurait englobé, outre le Palais des Nations et les bâtiments des organisations mondiales, une cité économique, un port, un aéroport et une gare, une cité hôtelière, un musée et même un stade. Sans oublier le nouveau «Pont des Nations», jeté entre les quais Wilson et des Eaux-Vives, «une arche assez haute au-dessus de l’eau pour permettre le passage des bateaux, élément architectural magnifique animant la rade de Genève», au dire du maître de La Chaux-de-Fonds*.

«C’aurait été une deuxième Genève, raconte Paul Marti, chargé de recherche à la Fondation Braillard Architectes. Une sorte d’Acropole moderne, globale et végétalisée, parce qu’essentiellement naturelle, qui aurait fait face à l’Acropole historique, locale et minérale que constituent la Vieille-Ville et sa cathédrale.» En construisant ce gigantesque espace vert sis entre le Vengeron et les Pâquis, le plan crée en effet un dialogue entre la rive droite, oubliée des urbanistes et la rive gauche, construite à travers les siècles.

Aujourd’hui assez ahurissante, l’idée de réaliser une Cité mondiale de cette envergure ne tombe pas du ciel. L’époque est à l’internationalisme. Grand promoteur de cet esprit pacifiste, le Belge Paul Otlet rêve, depuis le début du XXe siècle déjà, à l’édification d’une ville progressiste et universelle avec pôles culturel, scientifique et encyclopédique. Un projet initial est publié en 1913.

La Première Guerre enterre toutefois les aspirations iréniques. A l’issue du conflit, on veut donner une assise culturelle et sociale plus large au mouvement, qui agite principalement les sphères diplomatiques et politiques. «L’ambition était d’assurer la paix dans la durée, précise l’historien de l’architecture. Et le Traité de Versailles, ratifié à la fin du conflit de 14-18, a introduit la Société des Nations (SDN) dans ce but.»

Le programme de cité globale est remis sur le métier par Otlet, l’utopiste wallon. S’il est brièvement considéré de l’implanter à Bruxelles ou Neuchâtel, Genève, qui centralise les sièges de la SDN, de la Croix-Rouge et du BIT (Bureau international du travail), s’impose rapidement comme le lieu idéal. En 1926, le Conseil de la SDN se rend propriétaire des domaines Moynier, Bartholoni et de la Perle du Lac en vue d’y ériger son Palais et lance un concours d’architecture*. Jeanneret et Le Corbusier, candidats, sont évincés. Mais ils ont l’occasion de publier leur dessein de Cité mondiale deux ans après dans la revue Mundaneum, fondée par Paul Otlet. Le plan d’urbanisation paraît, en complément, en 1929.

«Dédiée au labeur de l’esprit»

Cette nouvelle ville se présente comme un ensemble d’éléments disséminés dans un immense parc de verdure et n’oublie pas les infrastructures. Un aéroport en forme de cible est placé sur le périmètre où se situe l’actuelle aérogare. Une zone industrielle moderne, nichée dans un coude du Rhône, vers Loëx, est connectée à un port fluvial et au lac par un canal en tunnel. Et les grands axes de circulation sont pensés dans leur ensemble, avec un système de rocades (anticipant l’autoroute de contournement) et, donc, une traversée de la rade. «Le projet a ceci d’intéressant qu’il parle de l’aménagement du territoire au sens large, note Paul Marti. Et de façon assez visionnaire: il aborde des problématiques urbanistiques qui feront débat jusque dans les années 1960».

La «cité dédiée au labeur de l’esprit», selon les mots du Corbu, ne se bâtira pas. Les édiles genevois redoutaient qu’elle ne fît par trop concurrence à l’agglomération existante et qu’elle n’engloutît les deniers publics*. Toutefois, cette ville utopique présage de réalisations futures, comme le résume le chargé de recherches: «Le projet, en tant que réceptacle d’idées, a catalysé une série de réflexions urbanistiques majeures pour l’époque. Et préfiguré ce qui allait se faire trente ou quarante ans plus tard, tels la préservation d’un bouclier vert au bord du lac ou un quartier international implanté dans un espace de nature sanctuarisé.»

* Catherine Courtiau « La cité internationale 1927-1931 » in : Le Corbusier à Genève, 1922-1932, Ed. Payot, Lausanne, 1987, p. 53-69.

* Sylvain Malfroy « Manières de penser la grandeur. Genève et l’expérience de la mondialisation dans les années vingt et trente» in : Matière année 4 /2000, volume 4, pp. 19-32.

* «1896-2001 – Projets d’urbanisme pour Genève», Ed. Georg, 2003. (TDG)

Créé: 25.07.2014, 17h02

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Plans de la Cité internationale de 1929

Plans de la Cité internationale de 1929 Le projet de Le Corbusier et Jeanneret

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