La Une | Mardi 18 juin 2013 | Dernière mise à jour 07:52
Mendicité

Un réseau mafieux exploitait des mendiants roms entre Annemasse et Genève

Par Fabiano Citroni. Mis à jour le 21.06.2012

Neuf suspects ont été arrêtés. Selon la police, ils faisaient travailler pour eux des compatriotes dans toute la Suisse romande.

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Les mendiants de Genève viennent d'une autre région

Au téléphone, hier après-midi, Me? Dina Bazarbachi ne décolère pas. «Il n’est pas possible de mettre sur pied un réseau mafieux qui tablerait sur l’argent de la mendicité. A Genève, dans une bonne journée, un mendiant gagne entre 5 et 10?francs. Et il doit manger avec ça. Vous pouvez imaginer ce qu’il lui reste. La police française dit n’importe quoi en laissant entendre que la mendicité est un business», affirme l’avocate qui défend les intérêts de la plupart des Roms du canton.

Dina Bazarbachi ne croit-elle donc pas à l’enquête de la police? «On ne peut pas mettre 110?000?euros de côté avec l’argent de la mendicité. Pour obtenir un tel montant, il faut commettre des cambriolages. Mais qu’on évite de faire l’amalgame entre mendicité et criminalité.»

L’avocate assure que les mendiants roms présents dans les rues de Genève ne sont pas originaires de la ville mentionnée par les policiers français. «Ils viennent d’une autre région dans laquelle je me suis rendue. Je vous garantis que l’argent de la mendicité sert à améliorer leur quotidien dans leur village.»

Et Me?Bazarbachi d’ajouter qu’elle serait la première à monter au front si des mendiants devaient être exploités. «Je les vois tous les jours. L’association Mesemrom, qui leur vient en aide, aussi. Nous connaissons donc très bien leur situation.»

Des Roms originaires de différentes régions seraient-ils donc actifs à Genève? «Même ça, je ne le crois pas, répond l’avocate. Je suggère à la police française de respecter la présomption d’innocence avant de parler de réseaux organisés et structurés. Je crois qu’elle ne supporte pas la présence de Roms dans les rues et elle fait tout pour jeter le discrédit sur eux.» (FC)

A Nyon, la tolérance s’effrite

«Bonjour Madame», lance de sa voix suave le mendiant Costicà. Chaque matin, depuis l’automne dernier, ce Rom s’assied sur le pavé face au magasin Denner de Nyon avec sa petite pancarte. Il viendrait de Barbulesti, ce?village roumain où sont basés les patrons du réseau démantelé. «Mais nous, on n’a pas de chef. L’argent que je récolte, c’est pour faire manger mes quatre enfants qui sont restés en Roumanie», affirme avec ses maigres mots de français ce mendiant professionnel.

Car Costicà est débarqué chaque matin, comme six à huit autres de ses congénères, par une voiture venant de France voisine. Hommes et femmes vont alors se poster vers les horodateurs de parking, à la gare ou près des commerces. «Quand ils voient les policiers, ils viennent se réfugier au magasin en faisant semblant d’acheter quelque chose», raconte l’apprenti-gérant du magasin Denner. Frontalier, ce dernier habite justement à Gaillard, près d’Annemasse, où il voit ces Roms passer la nuit dans de gros fourgons.

Comme les autres, le petit groupe qui vient à Nyon a été raflé par les CRS. «Mais on a été contrôlés et relâchés», affirme Costicà en montrant son passeport roumain. «Un jour, quand il gelait à pierre fendre, je lui ai filé 10?francs pour qu’il se mette à l’abri au bistrot, raconte le concierge d’un immeuble voisin. Mais il est resté en place. Alors je ne donne plus d’argent, car il va probablement à une bande.»

Mais la police municipale n’a pas la preuve que ces Roms font partie d’un réseau mafieux. «Jusqu’à présent, les Nyonnais, surtout les personnes âgées, se plaignent de la gêne que suscitent ces mendiants, pas de leurs éventuelles activités délictueuses», constate James Lacroix, à la police municipale. Reste que leur présence commence à peser. Ce qui motivera le conseiller communal PLR Maurice Gay à saisir la Municipalité, cet automne, pour qu’elle mette un frein à cette mendicité par métier. (M.S)

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Le commissaire principal d’Annemasse, Philippe Guffon, l’avait laissé entendre mardi, il l’a répété hier après-midi dans son bureau, en présentant aux médias le résultat de sept mois d’enquête: «Des personnes originaires de Roumanie ont dû mendier dans les rues de Genève puis remettre l’argent récolté à une dizaine d’individus à la tête d’un réseau très bien organisé et structuré.»

L'affaire ne va pas manquer de relancer le débat politique sur la mendicité. Hier soir, dans l'émission Forum, Céline Amaudruz fustigeait le laxisme de la gauche et sa pétition tendant à supprimer la loi anti-mendicité. De son côté Me? Dina Bazarbachi, l'avocate de l'association de défense des Roms, dénonçait l'utilisation du mot réseau par la police face à des mendiants qui ne gagnent pas plus de 5 à 10 francs par jour.

L'enquête a démarré en décembre 2011

L’enquête des Français – qui ont pu compter sur la collaboration des Genevois – débute en décembre 2011. A cette époque, habitants et autorités de Gaillard se plaignent régulièrement de la présence d’une cinquantaine de Roms dans les rues. «Il nous a été signalé qu’ils étaient assez agressifs», explique le commissaire Guffon. Décision est alors prise de mener l’enquête.

Une enquête d’envergure: filatures, surveillances, prises de photographies. Qu’en est-il ressorti? «Chaque matin, ces personnes se retrouvaient à Gaillard. Et discutaient. Puis elles partaient travailler, à l’exception des meneurs», raconte Philippe Guffon. Un travail particulier: mendier, arnaquer les gens à l’aide d’une bague sans valeur, obtenir de l’argent en faisant signer une fausse pétition. Selon la police, 80% des Roms exerçaient à Genève, 10% à Annemasse et le reste à Lausanne, Neuchâtel, Aigle, Thonon et Annecy.

Le soir, les Roms rentraient à Gaillard. Et se faisaient spolier. «Nous avons constaté que les mendiants ne possédaient pas l’argent qu’ils avaient gagné. En revanche, les meneurs, qui passaient leurs journées à ne rien faire à Annemasse, ont en tout cas versé 110?000?euros en Roumanie en l’espace de quatorze mois, affirme le commissaire Guffon. A elle seule, une personne a effectué des virements à hauteur de 60?000?euros.»

Pas de proxénétisme

Pour le policier, le doute n’est pas permis: ces montants proviennent de la mendicité et des escroqueries à la bague et à la charité. Il exclut tout revenu lié au proxénétisme ou à des cambriolages. Peut-on parler de réseau mafieux? Si le commissaire Guffon ne prononce pas ce terme, il parle d’un «réseau qui était très bien organisé et structuré».

L’imparfait est de rigueur. Mardi matin et hier matin, quelque cent policiers français, épaulés dans leur travail par les gardes-frontière genevois et un policier roumain, ont interpellé des dizaines de Roms. Tous ont été interrogés. Avec le concours de sept interprètes. «Neuf personnes ont été placées en garde à vue, les autres sont des victimes», précise le policier.

Les interrogatoires n’ont pas connu un grand succès. «C’est la loi du silence, dit le commissaire Guffon. Les victimes tiennent toutes le même discours: «Je suis un mendiant, je ne donne mon argent à personne et je vis dans une caravane.» Quant aux meneurs, ils sont incapables d’expliquer la provenance de leur argent. Certains avaient tout de même 1000?euros ou 2000?francs suisses, en liasses, dans les poches. Ce n’est pas rien.»

Selon le commissaire principal d’Annemasse, l’ensemble des Roms contrôlés réside dans la ville de Barbulesti, en Roumanie. «Nos confrères roumains expliquent que les Roms viennent mendier ici car ils sont endettés. Ils savent qu’ils seront exploités en venant dans notre région, mais pour eux, mendier est un moyen de rembourser ce qu’ils doivent. Nous ne pouvons accepter cette situation. Et nous sommes donc satisfaits d’avoir démantelé ce réseau.»

«Aucun réseau à Genève»

Cette opération des Français aura-t-elle des répercussions sur le nombre de mendiants présents dans les rues de Genève? Porte-parole de la police cantonale, Patrick Pulh répond qu’à ce jour il doit y avoir une centaine de mendiants dans notre canton. «La mendicité étant réprimée à Genève, nous allons continuer de travailler comme avant.»

Le porte-parole pense-t-il que des réseaux sont actifs dans notre canton? «Nous avons mené des enquêtes et nous sommes présents dans la rue. A ce jour, aucun élément ne nous laisse penser que des organisations mafieuses sont basées à Genève.»

(TDG)

Créé: 21.06.2012, 07h23

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