Samia Hurst: «Tous ces avis sont certainement sincères»

Exit Pour la bioéthicienne genevoise, le cas du suicide assisté en sursis pose la question de l’acharnement thérapeutique.

Samia Hurst, bioéthicienne, médecin et directrice de l’institut Ethique Histoire Humanités de l’UNIGE.

Samia Hurst, bioéthicienne, médecin et directrice de l’institut Ethique Histoire Humanités de l’UNIGE. Image: MAGALI GIRARDIN

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Dans l’attente d’un jugement du Tribunal civil genevois, Samia Hurst, bioéthicienne, médecin et directrice de l’institut Ethique Histoire Humanités de l’Université de Genève, énumère les enjeux qui entourent la plainte de deux frères contre Exit. Ils ont réussi à faire suspendre le suicide assisté de leur frère de 83 ans (lire nos éditions précédentes).

Comment expliquer les réactions extrêmement contrastées: soit on soutient les deux frères, soit on les traite d’égoïstes?

Ces désaccords ne sont pas surprenants. Où commence l’acharnement thérapeutique? Pour la plupart des gens, cette notion renvoie à des images de soins lourds, de technologies médicales invasives. En réalité, il s’agit de l’obstination alors que les efforts font plus de mal que de bien. Dans ce cas, c’est une question essentielle et, comme souvent, elle divise. Certains pensent qu’il faut faire davantage d’efforts pour aider cette personne à renoncer au suicide assisté. D’autres pensent qu’on est arrivé au stade où les efforts ne lui font plus de bien. Tous ces avis sont certainement sincères. Il faut cependant se rappeler que nous ignorons quels ont été les efforts réalisés jusqu’ici. Heureusement, car il y a une part d’intimité à respecter. Lorsqu’une histoire devient publique, chacun la complète avec son imagination pour se forger une opinion. Souvent, la réalité n’est pas ce que nous imaginons.

Vous avez écrit, sur le fait de pouvoir choisir sa mort: «C’est un problème qui nous appartient à tous». Pourquoi?

Face à la souffrance existentielle, l’élaboration d’alternatives pour rendre la vie décente doit être le fait de la collectivité. La réponse ne peut pas être principalement médicale. Nous pouvons et nous devons faire mieux, ensemble. Se dire que l’on aurait résolu la question en interdisant le suicide assisté dans ces cas serait un cache-misère. En même temps, il faut se rappeler que même si nous faisions effectivement mieux, cela ne fera pas disparaître toutes ces demandes de suicide assisté.

En élargissant son champ d’action en 2014, Exit n’a-t-elle pas profité de ce vide dans la question de la souffrance existentielle?

Exit ne peut pas résoudre seule les problèmes liés à la souffrance existentielle. En Suisse, la loi qui encadre l’assistance au suicide est extraordinairement libérale. Elle prévoit que celui qui veut se suicider doit être capable de discernement et que celui qui l’assiste doit être dénué de motifs égoïstes. Rien de plus. Les règlements du corps médical et d’Exit sont donc plus restrictifs que le Code pénal, qui ne dit pas de quoi il faut souffrir.

L’avocat des deux frères brandit les directives de l’Académie suisse des sciences médicales (ASSM): dans certains cas, elles sont utilisées par les tribunaux, dans d’autres non. Quelle valeur leur donner?

Ces directives n’ont pas valeur de loi, mais un tribunal peut les intégrer dans une jurisprudence. En 2004, l’ASSM a édicté une directive selon laquelle la participation médicale au suicide assisté se justifie si une maladie est en phase terminale. Or, la souffrance insupportable n’attend pas toujours la fin de la vie. Exit entre donc en matière dans les cas de maladie incurable. Depuis 2014, ils admettent que la souffrance puisse être due à un cumul de maladies incurables. Cette question du bon critère divise le corps médical. Cette directive de l’ASSM est en cours de révision et nul ne peut savoir aujourd’hui ce qui va sortir de ce processus.

Comment donc la justice peut-elle trancher face à une notion fondamentalement subjective?

Quand peut-on dire que la souffrance d’une autre personne est devenue insupportable? Quand peut-on le nier? On est peut-être face à un problème fondamentalement insoluble.

Le débat politique est donc nécessaire…

Ces débats sont utiles car ils soulèvent de bonnes questions. Des tentatives de modifier la réglementation de l’assistance au suicide ont déjà eu lieu à de nombreuses reprises. A chaque fois, la conclusion du législateur a été que le statu quo était préférable aux modifications proposées.

Pensez-vous que, dans ce cas, la juge genevoise a une responsabilité qui va au-delà de ce cas isolé?

Oui. Veut-on statuer sur le degré de souffrance qu’il faut légalement pour obtenir un suicide assisté? Ce cas pourrait avoir pour résultat une jurisprudence cantonale, s’il ne remonte pas vers des instances fédérales.

Au final, cette histoire suscite beaucoup d’intérêt, mais son issue sera forcément douloureuse…

Bien sûr. Et le fait qu’elle soit sur la place publique la rend certainement encore plus douloureuse. Les motifs des uns et des autres sont compréhensibles, les questions qu’ils posent sont loin d’être absurdes. Un litige public peut cependant faire de vrais dégâts humains. A l’approche de la mort, ces conflits peuvent être encore plus difficiles.

(TDG)

Créé: 28.10.2016, 22h48

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