Rencontre avec Cédric Bodinier, un gardien de la culture skate

PortraitL'un des précurseurs de ce sport à Genève s'occupe désormais du skatepark de Plainpalais.

Pour réaliser son rêve, participer aux championnats du monde de skate, Cédric Bodinier a usurpé l’identité d’un de ses copains, absent de la compétition.

Pour réaliser son rêve, participer aux championnats du monde de skate, Cédric Bodinier a usurpé l’identité d’un de ses copains, absent de la compétition. Image: Georges Cabrera/Tribune de Genève

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Adolescent, il rêvait d’un nom américain. Ses héros de l’époque – tous skateurs professionnels – s’appelaient bien Tony Hawk ou Steve Caballero. Ils étaient Californiens, New-Yorkais. Lui? Cédric Bodinier, Genevois. «Le skate, c’était ma passion. Je voulais faire carrière comme eux, mais mon nom sonnait trop plat. Ça me semblait impossible.»

Quelque trente années plus tard, assis sur un banc de la plaine de Plainpalais, Cédric Bodinier sourit. Ses souvenirs l’amusent. «Dans un sens, je l’aurai eu, ma carrière dans le skate.» A 45 ans, le voilà gardien du skatepark de Genève et ce depuis 2012. Pour ce qui est du nom américain, tous les gamins autour de lui le saluent en l’appelant «Bod».

«60 kg tout mouillé» – comme il se plaît à le répéter –, un t-shirt lâche, un short en jean délavé et des baskets usées, Cédric Bodinier se fond parfaitement dans une jeunesse genevoise qui a fait du skatepark son nouveau point de ralliement. Il est d’ailleurs souvent le premier à se lancer dans le bowl. «Une manière de gagner en crédibilité», souligne le principal intéressé. Au moment de sa prise de fonction, l’homme aurait skaté pendant deux mois sans décrocher un mot, histoire de prouver aux jeunes qu’ils étaient faits du même bois. «J’ai trente ans de pratique derrière moi et une passion toujours intacte pour mon sport, insiste Cédric Bodinier. Je pense qu’ils respectent ça.»

Dix-huit sacs-poubelle

A voir le succès du quadragénaire aux abords du skatepark, on ne peut qu’abonder dans son sens. Il est une figure qu’on salue, mais pas que. On l’écoute aussi et on lui confie ses problèmes. Deux adolescentes s’approchent. Elles n’ont pas de nouvelles de leur ami depuis la veille. Il faisait la fête la nuit autour du bowl. Cédric Bodinier les rassure. «A mon époque, on avait les squats. J’y ai même vécu. Mais beaucoup ont fermé. Aujourd’hui les jeunes se cherchent de nouveaux lieux. Le skatepark en fait partie.»

Conséquence, le travail commence le matin par une longue séance de ramassage des déchets. «J’ai déjà rempli dix-huit sacs-poubelle 110 l de verre cassé, raconte «Bod». Record en cours.» Alors pour sensibiliser, il n’hésite pas à convier des stagiaires à la corvée. «Il y a beaucoup de demandes, ça leur paraît plus sympa que de bosser dans un bureau. Mais si le cadre est en effet idyllique, je leur montre qu’il faut apprendre à le préserver.»

1988 à la poste de Montbrillant

Educateur Cédric Bodinier? «J’ai travaillé en maison de quartier quand j’avais 26 ans, mais ce n’est pas mon titre. Encore une fois, je suis gardien.» Il n’empêche, fort d’un parcours de vie peu conventionnel, le Genevois met à disposition une riche expérience. «Je suis arrivé au bout de l’ECG ( ndlr: Ecole de culture général e). Je n’étais pas nul en classe, mais ma passion pour le skate me bouffait.» Il est d’ailleurs de toutes les aventures de son sport à Genève. Sur une archive télé de la RTS, on l’aperçoit faire des figures en 1988 sur le parvis de la poste de Montbrillant. A ses côtés, Phil Aebi. «Le père du skate genevois, insiste Cédric Bodinier. Il construisait des rampes, des modules par ses propres moyens et les mettait à notre disposition.»

Vient ensuite l’âge des premiers voyages, «à six dans une voiture, destination nulle part». Ou plutôt partout. «A l’époque, il y avait un véritable esprit famille dans le skate, se souvient «Bod». Tu débarquais dans une ville, tu trouvais le point de ralliement des adeptes locaux et, par la même occasion, tu avais ton logement pour la nuit.» C’est à la même période qu’il s’adonne à la compétition. Aux championnats de Suisse d’abord, puis aux championnats du monde en 1991, à Münster, en Allemagne. «Je n’étais pas qualifié, mais un pote absent oui. J’ai usurpé son identité.»

Une forme d’apogée avant la capitulation. A 24 ans, Cédric Bodinier s’envole pour le Bénin. Intégré dans une famille locale, il travaillera un an et demi sur place, aux champs. A son retour, il finit par l’accepter: il ne sera jamais pro. Son rêve d’adolescent s’est envolé. Il enchaînera alors les petits jobs. Deviendra même DJ à la SIP – «Je mixais de la funk-disco-black music.» A la naissance de son premier enfant – il a alors 35 ans – les priorités changent, il faut se stabiliser. «Ce job de gardien de skatepark, c’est comme si les portes du paradis s’étaient ouvertes à moi», se plaît-il à raconter.

Un retour aux sources donc, qui n’a rien d’un bond en arrière. «En me voyant sur mon skate, certains pourraient croire que je suis atteint du syndrome de Peter Pan, reconnaît Cédric Bodinier. Ce n’est pas mon sentiment. Je refuse juste de renoncer à ma passion.» Quid du prénom américain? «L’âge m’a appris à faire des concessions. «Bod», ça sonne plutôt bien quand on y pense.»

(TDG)

Créé: 23.06.2016, 16h06

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Bio express

31 mai 1971 Naissance à Genève.

1985 Il récupère le skate de son petit frère et découvre sa passion.

1991 Diplômé de l’ECG Jean-Piaget.

1991 Il participe aux championnats du monde de skate à Münster, en Allemagne, sous l’identité d’un ami.
1995 Il s’envole pour le Bénin, où il restera un an et demi.

2006 Naissance de son premier enfant.

2008 Naissance de son deuxième enfant.

Depuis 2012 Gardien du skatepark de Plainpalais.

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