Quand le ciel tombait sur la tête des Genevois

Catastrophes Inondations, tremblements de terre et autres vagues de froid: Genève a de tout temps subi la furie des éléments. Un livre retrace l’histoire de ces catastrophes depuis le Moyen Age

En 1733, une crue de l’Arve emporte des maisons ainsi que le pont reliant Genève à Carouge. Il faut établir un bac pour ravitailler la cité sarde.

En 1733, une crue de l’Arve emporte des maisons ainsi que le pont reliant Genève à Carouge. Il faut établir un bac pour ravitailler la cité sarde. Image: Bibliothèque de Genève

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Plusieurs ponts fermés, des caves inondées, le Musée d’ethnographie sous haute surveillance. Survenue le 2 mai 2015, la plus forte crue de l’Arve en 80 ans est la preuve que Genève n’est pas à l’abri de la furie des éléments. D’ailleurs, elle l’a souvent subie au cours de son histoire, comme le rappelle Emmanuel Garnier dans Genève face à la catastrophe, 1350-1950, paru aux éditions Slatkine. Ce chercheur au CNRS, historien du climat et des risques, ne recense pas moins de 133 tremblements de terre, intempéries et autres cataclysmes. Et la liste n’est pas exhaustive.

Principal ennemi: le froid

L’événement le plus récurrent, c’est la vague de froid. En janvier 1684, par exemple, le lac gèle pendant dix-huit jours, un record historique. Toute la rade est prise dans la glace, ainsi qu’une partie du Rhône. Le commandant de la garde s’inquiète pour la défense de la ville, car l’Escalade savoyarde de 1602 est encore présente dans les esprits, et les armées du roi de France et du duc de Savoie sont aux portes de Genève. Afin d’éviter qu’elles ne profitent de la «banquise» pour envahir la ville, la garde est renforcée autour de la rade. Pour ne rien arranger, le Rhône gelé empêche les moulins de tourner et les boulangers, à court de farine, ne peuvent plus fournir la population en pain. Finalement, les autorités demandent aux soldats de briser la glace.

Deux siècles plus tard, en janvier 1891, c’est l’approvisionnement énergétique de Genève qui est mis à mal par le gel des eaux. Le charbon et le coke, en provenance de Lyon, viennent à manquer. Les prix montent, et avec eux la grogne populaire: on accuse des notables de stocker du combustible alors que les pauvres n’ont plus de quoi se chauffer. Près de 1400 immeubles sont en outre privés d’eau car les conduites gèlent. On doit les dégeler avec des feux de bois et des jets de vapeur. Et pour couronner le tout, la ville se retrouve quasiment coupée du monde. Les bateaux restent à quai, prisonniers des glaces, les routes et voies ferrées, enneigées et verglacées, sont impraticables et le courrier ne passe plus.

Troubles sociaux

Les étés apportent aussi leur lot de malheurs. Hormis les canicules et les sécheresses, «l’année sans été» de 1816 entre dans les annales. Le gigantesque nuage de cendres émis par l’éruption d’un volcan indonésien un an plus tôt fait baisser l’ensoleillement en Europe, et provoque la chute des températures et des pluies diluviennes. Les récoltes sont misérables. Des vagues de réfugiés climatiques, notamment suisses, émigrent en Amérique, alors que le nombre de pauvres explose et que des troubles sociaux éclatent un peu partout. A Genève, le prix du pain augmente de plus de 60% en six mois. Les autorités réglementent le marché des grains pour freiner la spéculation, organisent la distribution de pain à bas prix et interdisent de vendre la production locale de patates en dehors de Genève. Mais des placards dénonçant les accapareurs fleurissent sur les murs de la ville. Et le 17 octobre 1817, au marché du Molard, l’explosion des prix déclenche l’émeute dite «des pommes de terre», rapidement réprimée par les forces de l’ordre.

Séismes et raz-de-marée

Etonnamment, le tremblement de terre est le deuxième type de catastrophe naturelle le plus fréquent à Genève depuis 600 ans. Emmanuel Garnier n’en dénombre pas moins de trente-sept. Ainsi, le 2 mai 1682, un séisme réveille les Genevois à deux heures du matin, suscitant «une grande épouvante», comme le note le pasteur Flournoy dans son journal. De nombreuses cheminées s’effondrent, et même des pans de la muraille de la cité.

En décembre 1755, une réplique du tremblement de terre ayant rasé Lisbonne un mois plus tôt est ressentie jusqu’à Genève. Traumatisée par le désastre portugais, la population est prise de panique, même si cela ne cause que «le tintement de quelques sonnettes et le remuement de la vaisselle dans les lavoirs et les buffets». Un témoin écrit que Voltaire, dans sa résidence des Délices, voit sa bouteille de vin tomber de la table. Mais ce n’est rien à côté du séisme du 11 mars 1584, ressenti dans tout l’arc lémanique. Un glissement de terrain engloutit le village vaudois d’Yvorne, dans le Chablais, et provoque un mini raz-de-marée pénétrant sur vingt mètres les rives occidentales du Léman. Cet événement rappelle le tsunami de l’an 563, quand l’effondrement d’un pan de montagne à l’autre bout du lac avait engendré une vague de 8 mètres de haut qui avait atteint Genève et submergé ses murailles.

L’Arve en furie

La vie des Genevois est aussi rythmée depuis des siècles par les inondations et les crues, en particulier celles de l’Arve, qui font de gros dégâts et atteignent fréquemment l’actuelle place Neuve. Du XVIe au XVIIIe siècle, le pont la franchissant est détruit à au moins quatre reprises. Par ailleurs, la force de ses crues entraîne parfois un reflux des eaux du Rhône, qui fait tourner les moulins à l’envers! C’est ce qui se produit notamment fin novembre 1570, pendant vingt-quatre heures. On déplore alors des noyés et l’hôpital des pestiférés de Plainpalais, inondé, doit être évacué.

En 1733, l’Arve déborde deux fois, en septembre et en décembre. Les gens se déplacent en barque entre le Mail et la Coulouvrenière. Plusieurs maisons sont emportées par les eaux (voir illustration ci-dessus). Le pont reliant Carouge est à nouveau détruit et le village doit être ravitaillé par bac. Il faudra attendre les importants travaux d’aménagement des rives entrepris au XIXe siècle pour que les dégâts causés par l’Arve soient considérablement réduits.

Conserver la mémoire

Selon l’historien du climat et des risques Emmanuel Garnier, conserver la mémoire des catastrophes qui frappèrent Genève au cours de son histoire est crucial pour mieux faire face aux dangers naturels à venir. Mais il craint que cette mémoire ne s’éteigne, à défaut d’être formalisée. «L’éclairage historique livre un témoignage exceptionnel de la résilience d’un peuple urbain confronté régulièrement à l’adversité naturelle, qu’elle soit climatique ou géologique, écrit-il. Après chaque épreuve, la ville sut conserver la mémoire des extrêmes dans le but évident de mieux s’en prémunir s’ils devaient se reproduire.»

L’auteur souligne ainsi que ces crises favorisèrent la prise de décisions innovantes par les autorités, soucieuses d’assurer la sécurité de la population et la prospérité économique autant que de prévenir d’éventuels troubles sociaux. Par exemple, la Chambre des blés est créée en 1628 dans le but de réguler les prix sur le marché. En 1581, pour suppléer au manque de blé, on avait même fait venir du riz d’Italie, et cette céréale, alors pas encore consommée en Europe septentrionale, s’était fait une place dans la cuisine des Genevois. Depuis le Moyen Age, on s’est par ailleurs efforcé de lutter contre les crues de l’Arve par des mesures foncières et des travaux d’endiguement. Après le grand froid de 1891, on décide de puiser l’eau du réseau municipal à 30 mètres de profondeur dans le lac, afin qu’elle soit moins froide, et on enterre les conduites à 1,20 mètre pour éviter qu’elles ne gèlent.

Emmanuel Garnier constate également que l’idée selon laquelle l’époque contemporaine connaît davantage d’aléas climatiques est erronée. Il en veut pour preuve que les inondations étaient deux fois plus fréquentes au XIXe siècle qu’au siècle suivant. (TDG)

Créé: 04.01.2017, 19h16

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