Les femmes, meilleurs médecins?

SantéUne étude de Harvard montre que les patients suivis par des femmes meurent moins. Sans doute parce qu'elles leur consacrent davantage de temps.

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Les femmes font-elles de meilleurs médecins que les hommes? La question se pose depuis qu’une étude de l’Université Harvard a révélé que les patients suivis par des docteurs de sexe féminin mouraient moins que ceux soignés par des hommes. L’étude, portant sur 1,58 million d’hospitalisations, est inédite par son ampleur. Publiée en décembre 2016 dans le réputé Journal of American Medical Association (JAMA), elle suscite une vague de réactions. Jusqu’à Genève, où elle a été présentée fin février au colloque hebdomadaire des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), réunissant des médecins de l’institution et leurs collègues de ville. Cette enquête rétrospective porte sur des patients de plus de 65 ans admis dans des services d’urgences d’hôpitaux américains entre le 1er janvier 2011 et le 31 décembre 2014 et sur les 58 344 médecins généralistes qui s’en sont occupés.

Comparant des praticiens de niveau et d’âge similaires, traitant le même type de cas, l’analyse montre que 11,07% des patients suivis par des médecins femmes sont morts dans le mois suivant leur admission aux Urgences, pour 11,49% des malades soignés par des hommes. Parallèlement, 15,02% des patients traités par des femmes ont dû être réhospitalisés – contre 15,57% du côté des hommes.

32 000 morts de moins

L’écart se confirme dans l’analyse de huit maladies – l’infection, la pneumonie, l’insuffisance cardiaque, l’emphysème pulmonaire, l’infection urinaire, l’insuffisance rénale aiguë, l’arythmie et l’hémorragie digestive. Il persiste quelle que soit la sévérité du mal. Mieux: la survie des patients les plus sévèrement atteints augmente avec un médecin femme.

En apparence infime, l’écart mesuré est significatif statistiquement. Si tous les patients avaient été soignés par des femmes, ou si les hommes obtenaient les mêmes résultats que leurs collègues féminines, 32 000 décès auraient pu être évités.

Vives réactions

Etonnant? «Ce qui m’étonne, c’est de voir à quel point la question dérange, réagit la professeure Alexandra Calmy, responsable de l’Unité VIH/sida aux HUG. Avant même d’avoir lu l’étude, la plupart des gens ont une opinion. Je n’ai pas entendu beaucoup de femmes défendre la qualité de l’étude. Elles restent discrètes. En revanche, beaucoup d’hommes estiment que les résultats ne sont pas interprétables. Ils recherchent tout de suite les biais. S’il était dit qu’il fallait ajouter de l’aspirine au traitement de ces patients, personne ne discuterait. Mais là, cela devient polémique.»

«Si un médicament permettait de sauver 32 000 vies par an, ce serait une victoire!» renchérit la professeure Antoinette Pechère. La responsable du centre d’hypertension des HUG a choisi de présenter l’étude américaine à ses collègues. «La question du genre dans la recherche m’intéresse, explique-t-elle. Peu d’études s’y consacrent. Je n’aime pas le féminisme agressif et j’ai apprécié que cet article s’en tienne aux faits.»

«La polémique n’a pas lieu d’être», avance le professeur Thomas Perneger. Tout en notant les limites de l’étude (lire ci-contre) et soulignant qu’il serait «faux de conclure que toutes les femmes sont un peu meilleures que tous les hommes», le responsable du Service d’épidémiologie clinique des HUG juge l’analyse solide.

Selon lui, le soupçon méthodologique est lié au fait que les femmes sortent avantagées de l’analyse. «Le débat aurait-il été aussi vif si la différence avait tourné en faveur des hommes? On peut y voir une forme de sexisme.» Sur le fond, l’épidémiologiste ne se dit «pas surpris du résultat. Les filles sont meilleures durant les études. Au vu des différences de pratique, le plus improbable aurait été qu’il n’y ait pas d’écart!»

Plus fidèles aux «guidelines»

Mais de quelles différences parle-t-on? «La littérature montre que les femmes appliquent davantage les recommandations et la médecine fondée sur les preuves, précise la professeure Antoinette Pechère. Elles s’intéressent davantage à la prévention, communiquent plus avec les patients, accordent une plus grande importance aux aspects psycho-sociaux et réalisent de meilleurs examens cliniques, en repérant mieux les symptômes non verbaux.» Cela a un prix, relève-t-elle: «Elles passent plus de temps en consultation et sont peut-être moins productives.»

C’est l’élément que retient Alexandra Calmy. «Nous suivons la même formation. Je ne crois pas que nous soyons particulièrement plus douces ou plus portées sur la communication. Cela semble caricatural. Mais il y a forcément une manière d’agir différente. Le fait que les femmes voient moins de patients semble influencer la qualité des soins. Dans un système de santé très compétitif, où l’on doit aller toujours plus vite, c’est une information importante. Elle nous dit que le temps est essentiel. Il est possible de prescrire un médicament en dix minutes, mais si le patient ne comprend ni pourquoi ni à quelle dose il doit le prendre, la consultation n’aura pas servi à grand-chose.»

Hormis cette apologie du temps et de l’attention consacrés au patient, l’article du JAMA permettra peut-être de reconsidérer le travail féminin. «Aux Etats-Unis, les médecins hommes gagnent davantage que les femmes, rappelle Antoinette Pechère. Une idée reçue veut que les grossesses, les congés maternité et le temps partiel sapent la qualité du travail féminin, justifiant des salaires plus bas. Cette étude nous démontre le contraire.»

(TDG)

Créé: 24.03.2017, 21h19

Une étude observationnelle, avec ses limites

Echantillon L’étude porte sur plus de 1,5 million de patients admis aux urgences et soignés par un médecin homme ou femme. Les médecins hommes avaient, en moyenne, 48 ans et 16,4 années d’expérience, les femmes 43 ans et 11,6 années à leur actif. En moyenne, les patients étaient âgés de 80 ans et n’avaient pas subi de chirurgie. Ils ne sont donc pas représentatifs de la population générale.

Médecin clé L’étude a identifié un médecin clé par patient, estimant que celui qui avait présenté la facture la plus élevée était celui qui s’était occupé le plus du patient. Le professeur Bernard Hirschel, président de la Commission cantonale d’éthique de la recherche, s’en étonne. «En réalité, il y a plusieurs médecins, ainsi que des infirmières – parfois plus importantes que les médecins – qui s’occupent des patients à l’hôpital.» Le professeur Thomas Perneger partage cette critique.

Etude observationnelle «On s’en méfie toujours. Des enquêtes du même type ont suggéré que la prise d’hormones après la ménopause protégeait de l’infarctus, alors qu’une étude expérimentale a montré le contraire.» Pour Valérie Journot, statisticienne à l’Université de Bordeaux, «ce genre d’études montre des associations mais n’établit pas des relations de cause à effet. Toutefois, la taille de l’échantillon et les précautions prises par les auteurs, qui ont répondu aux critiques par des éléments très convaincants, réduisent la portée de la critique. Ils ont ainsi modifié beaucoup de paramètres en tombant toujours sur le même résultat.»
S.D.

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