Le pari du savoir de l'Université ouvrière de Genève

HistoireUn ouvrage retrace les cent ans du centre de formation continue, un siècle de lutte contre l'exclusion.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

L’Université ouvrière de Genève (UOG) a commémoré ses cent ans d’existence en 2010. Ce siècle d’histoire – qui épouse celle des idées – fait aujourd’hui l’objet d’un livre écrit par Charles Magnin (professeur honoraire d’histoire de l’éducation à l’Université de Genève) et Georges Tissot (ancien responsable syndical et vice-président de l’UOG). Son vernissage s’est déroulé lundi soir dans les locaux du centre de formation continue, à la place des Grottes.

Les deux auteurs de l’ouvrage décrivent la naissance et l’évolution de l’UOG. Selon eux, l’institution a certes changé au gré des modifications des rapports sociaux, mais elle est restée fidèle à l’objectif initial: transmettre aux travailleurs le savoir qui leur permettra de prendre leur place dans la société, individuellement et collectivement. Une permanence à l’intérieur de bouleversements que Georges Tissot ramasse en une formule: «Tout a changé depuis la création de l’UOG en 1910. Mais en réalité, rien n’a changé.»

L’extension universitaire

«L’UOG représente une histoire intéressante parce qu’elle est celle du rapport du mouvement ouvrier au savoir, poursuit Charles Magnin. Mais pas uniquement. On y lit également celle d’une bourgeoisie éclairée favorable à l’éducation de la classe ouvrière.» De fait, les pères fondateurs de ce qui deviendra plus tard l’UOG sont d’éminents universitaires, inspirés par une expérience anglaise «d’extension universitaire». Dès 1892, ils proposent des conférences gratuites afin de transmettre aux ouvriers la culture et le savoir scientifique dans le but, écrivent les auteurs du livre, «de les élever et de promouvoir et favoriser le consensus politique et social». Ces jeunes universitaires – réunis sous l’appellation Association des étudiants pour les sciences populaires – deviendront plus tard célèbres. Ils s’appellent Eugène Pittard, Emile Yung et René Claparède.

«Dès le début, on perçoit un combat mené contre l’exclusion, commente Georges Tissot. C’est tout d’abord l’inaccessibilité de l’Université pour les classes laborieuses qui est remise en cause. Dans les années 60, il s’agira des saisonniers à qui des cours seront donnés pour qu’ils puissent être dotés des outils pour s’intégrer dans la société. Aujourd’hui, ce sont les migrants.»

Mais revenons à la préhistoire de l’UOG. Malgré sa bonne volonté, l’extension universitaire peine à s’imposer et les cours doivent être interrompus à plusieurs reprises. Il faudra l’arrivée des syndicats pour stabiliser quelque temps l’institution. Après de nouvelles péripéties, l’Ecole ouvrière est fondée en 1905. C’est elle qui deviendra l’Université ouvrière de Genève en 1910.

Former les syndicalistes

Les mouvements syndicaux n’ont évidemment pas attendu la naissance de l’UOG pour avoir conscience de la nécessité de former les travailleurs et les délégués syndicaux. Mais à partir de 1910, la formation syndicale est l’une des composantes de l’offre de l’Université. Sans que les autres ne soient écrasées.

Dans le programme des cours de 1950 (reproduit ci-dessus), on trouve ainsi des conférences sur la santé les lundis, des cours sur diverses régions du monde les mercredis, et des thématiques très politiques tous les vendredis. On ne saurait mieux démontrer le panachage des genres de savoirs qui est alors – et est encore – une des marques de fabrique de l’UOG.

Ce besoin de donner aux délégués et aux secrétaires syndicaux les connaissances pour défendre la cause des travailleurs est devenu encore plus évident au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. C’est à cette époque que commencent à se multiplier les conventions collectives, de même que le droit du travail, et les assurances sociales se complexifient.

Le plus singulier dans l’histoire de l’UOG est que ce type de formation ait pu coexister avec les autres sans que «l’ennemi de classe» ne fasse barrage. Au contraire. «Il y a une sorte de consensus autour du savoir, de sa nécessité pour le monde ouvrier, note Charles Magnin. Cela a un lien avec la démocratie. Le système politique a besoin de personnel compétent pour pouvoir négocier. Il faut donc un langage commun.» On comprend en filigrane que l’histoire de l’UOG est aussi celle de la culture du consensus et du partenariat dans ce pays. Ce qui n’a bien entendu pas empêché les moments de tension, ajoutent les auteurs.

Les temps modernes

La démocratisation des études, la transformation de la société, ainsi que la reprise au sein des syndicats des formations dont ils ont besoin ont conduit l’UOG à évoluer. Dès le début des années 60 sont donnés les premiers cours de langue pour les ouvriers italiens, puis espagnols et portugais. Pour de nombreux travailleurs saisonniers, l’Université sera le lien le plus gratifiant avec la société suisse. Plus tard viendront les Turcs, les Kurdes et les ressortissants des pays des Balkans, ainsi que tous ceux relevant du droit d’asile.

«Aujourd’hui, on ne dissocie pas l’apprentissage de la langue de celui de la culture, conclut Georges Tissot. Car elle permet aussi de s’insérer. Le raisonnement est toujours le même: pour que ces gens puissent s’intégrer, il faut qu’ils acquièrent les valeurs de la société dans laquelle ils vivent.»


Des élèves originaires du monde entier

Installée depuis 1994 dans un bâtiment situé à la place des Grottes, l’Université ouvrière de Genève (UOG) est une association présidée aujourd’hui par Mariane Grobet-Wellner. Elle est la huitième personne à assumer cette fonction depuis 1910.

L’UOG dispense chaque an plus de 25 000 heures de cours. Elle est soutenue financièrement par le Canton, la Ville de Genève, des syndicats et des communes. En 2015, son budget était d’un peu plus de 6 millions de francs.

Cette même année, 5209 élèves y ont suivi des cours, alors que 3999 personnes ont passé un test d’orientation. Parmi les élèves, 55% sont des femmes. Les moins de 35 ans représentent 37% du total. La tranche d’âge la plus représentée est celle des 36-45 ans (25% du total). Un peu moins de la moitié des élèves sont Européens, 17,7% sont Asiatiques, 16% Africains et 15,3% Latino-Américains.

L’UOG dispense des cours de français «langue étrangère», de «français entreprise», de perfectionnement professionnel et de «français intégration» dans les communes. Elle propose aussi des activités culturelles et sportives, ainsi que des formations de culture générale et des conférences. E.BY

(TDG)

Créé: 20.02.2017, 20h24

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Macron vainqueur
Plus...