«La prostitution est un miroir grossissant de la société»

Interview Après plus de vingt ans à l’Aspasie, Marianne Schweizer livre son analyse sur l’évolution et l’avenir du travail du sexe à Genève.

Après plus de vingt ans à l’Aspasie, Marianne Schweizer livre son analyse sur l’évolution et l’avenir du travail du sexe à Genève

Après plus de vingt ans à l’Aspasie, Marianne Schweizer livre son analyse sur l’évolution et l’avenir du travail du sexe à Genève Image: Laurent Guiraud

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Elle n’était pas prédestinée à travailler aux côtés des prostitués. «Je n’y connaissais rien», avoue Marianne Schweizer. Et pourtant, elle aura finalement passé plus de vingt ans à l’Aspasie (Association pour la défense des travailleuses et des travailleurs du sexe). A l’heure de quitter le poste de coordinatrice générale, la sexagénaire, au regard franc et à la voie douce, revient sur l’évolution du travail du sexe à Genève et détaille les enjeux de la révision de la Loi sur la prostitution.

En vingt ans, quels sont les grands changements que vous avez observés?

Je dis souvent que la prostitution est un miroir grossissant de la société. Les réalités sociales, économiques ou politiques ont une influence particulièrement visible sur les migrations des travailleurs du sexe à Genève. En 2008, au début de la grande crise financière, on a par exemple assisté à des arrivées en provenance d’Espagne. Depuis deux ou trois ans, on observe ce phénomène depuis la Hongrie et la Roumanie.

Avant cela, d’où provenaient les vagues?

A la fin des années 90, quand j’ai débuté à l’Aspasie, une vague migratoire a fait suite au choc pétrolier. Des femmes arrivaient d’Afrique, d’Amérique latine. Il y avait déjà beaucoup de personnes d’origine thaïe. En 2003, ce sont cette fois les politiques répressives en France, instaurant le délit de racolage passif, qui ont eu un impact.

Avez-vous constaté d’autres évolutions marquantes?

Récemment, des hommes roumains ont commencé à se prostituer. Ce phénomène s’est produit suite à l’interdiction de mendier. Au départ, la prostitution des hommes, au profit d’autres hommes qui plus est, était très mal perçue dans cette communauté. Mais il a bien fallu qu’ils trouvent d’autres sources de revenus.

Aujourd’hui, où en est la prostitution à Genève?

On estime qu’il y a environ 1000 personnes en activité. Récemment, GHI a fait les gros titres en annonçant que la barre des 10 000 inscriptions au fichier de la police était franchie. Mais ce chiffre n’est absolument pas représentatif, puisqu’il ne tient pas compte des décès, des départs ou des cessations d’activités. Concernant les nationalités, les chiffres évoluent très vite. D’autant que les travailleurs du sexe arrivent et repartent beaucoup plus rapidement. La mobilité est forte. Dans les salons, les Françaises demeurent majoritaires.

Et sur les boulevards?

Là aussi, on a constaté une évolution. Au début des années 90, il y avait plus de Suissesses qui exerçaient pour pouvoir acheter des produits stupéfiants. Essentiellement héroïne puis cocaïne. C’est face à ce constat qu’a été créé le bus Boulevard en 1996, en collaboration avec Première ligne. Puis, sur le boulevard Helvétique, on a observé une diminution des toxicomanes et une augmentation des migrantes. Dans les salons et cabarets, la consommation d’alcool et de coke demeure forte.

Sur les plans administratif et légal, qu’est-ce qui a changé?

En 1996, à Genève, le règlement tenait sur une page. La LProst, entrée en vigueur en 2010, visait, soi-disant, à faire une loi pour «protéger» les travailleurs du sexe et à «lutter contre la traite». Le premier article détaille cet objectif parfaitement louable. Mais les suivants sont en réalité axés sur le contrôle et la répression.

Dans les faits, les travailleurs du sexe ont perdu en autonomie. Et les exploitants de salon ont pris beaucoup de pouvoir. Et ce, alors que l’article 195 du Code pénal exige que toute personne exerçant la prostitution soit libre de ses horaires, du lieu, de la manière de travailler ou encore du choix du client.

Que faudrait-il faire?

Dans l’esprit général, il faudrait reconnaître la prostitution comme un travail en tant que tel. Le simple fait de devoir s’inscrire à la police est déjà stigmatisant! Pourquoi la police? Il ne s’agit pas d’une activité criminelle. Sous couvert de protéger les travailleuses et travailleurs du sexe, on les contrôle.

La révision de la loi est en cours; où en est-on et quels sont les principaux enjeux?

Pour garantir la liberté des travailleurs du sexe, la Cour des comptes a préconisé la mise en place de «cours» de sensibilisation. La commission pluridisciplinaire sur la prostitution, présidée par le Département de la sécurité, a validé le principe. En réalité, il s’agit d’une séance d’une heure trente, couplée à l’inscription au fichier de la police et donnée par les associations. Chaque personne arrivant sera ainsi informée sur ses droits et devoirs, la prévention, les relais socio-sanitaires, etc.

Tout semble déjà bien ficelé…

En effet. Le projet a été élaboré par l’Aspasie et SOS femmes. Nous avons même un lieu. Le coût a été évalué à 236 000 francs. Il comprend un investissement de départ, entre autres pour des tablettes afin d’assurer la traduction en huit langues. Reste la question du financement toujours pendante.

L’Aspasie se bat aussi pour que deux travailleuses du sexe puissent de nouveau partager un appartement sans se déclarer comme salon, comme la loi actuelle les y oblige, n’est-ce pas?

Oui, cette solution permet aux travailleurs du sexe de conserver leur indépendance. Mais aussi de ne pas être seul pour des questions de sécurité et de partage des frais, notamment du loyer. La Cour des comptes a proposé de revenir en arrière sur cette obligation de se déclarer en salon dès deux personnes. Comme l’a fait Zurich. Mais les réticences de la commission judiciaire et de la police sont fortes. Nous espérons que nos élus comprendront les enjeux au moment de voter.

(TDG)

Créé: 20.04.2017, 21h12

La gentrification des Pâquis inquiète

Rue Rossi. Face à l’immeuble de luxe en construction à la place de l’ex-centrale de Swisscom, les prostituées arpentent le trottoir. Une vitrine flambant neuve a même vu le jour. Le voisinage de ces deux mondes surprend, voire agace. «Ça n’a rien à faire ici! Qui va mettre deux millions pour un appartement dans notre quartier?» lâche Kelly*, travailleuse du sexe. Sa collègue Clara* renchérit: «Nous, ça fait cinquante ans qu’on est là! Ce n’est pas un immeuble de luxe qui pourra changer ça!»

Vraiment? La gentrification guette. «Les Pâquis vont perdre leur âme», entend-on aux terrasses des cafés. Selon les spécialistes de ce phénomène d’«embourgeoisement», les opérations immobilières jouent un rôle clé. Le rapport Wealth Report 2017 compare d’ailleurs le développement des Pâquis dans les cinq à dix ans à celui du quartier londonien de Notting Hill, dans les années 70.

En 2013 déjà, un projet immobilier de grand luxe s’est implanté rue Gevray. Sur les 27 appartements, 14 n’ont pas encore trouvé preneur. Le plus cher atteint 7,71 millions pour 325 m2. L’argumentaire de vente insiste sur l’emplacement idéal, «derrière le Grand Hôtel Kempinski et à deux pas de nombreux hôtels de luxe», sans plus de détails. Chargée du projet Rossi16, l’agence Magnolia Immobilier est plus directe: «Nous parions sur l’avenir des Pâquis. Et vous?» lance-t-elle.

Une vision de l’avenir que ne partage pas Marianne Schweizer: «Les Pâquis ont une belle tradition de cohabitation, de vivre ensemble. La prostitution a toujours été une composante de cette vie de quartier sans que cela dérange les habitants.» Pour conserver cela, Aspasie, Survap (association des habitants des Pâquis) et des particuliers se sont opposés au projet de la rue Rossi et ont obtenu que les appartements du 1er étage soient mis en location. «J’espère que la population va résister et que les autorités resteront à l’écoute des besoins des locaux plutôt que de laisser ce quartier devenir un Disneyland pour riches propriétaires.»
M.P.

* Noms d’emprunt

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