La candidature d’Anne Bisang excite les passions

Théâtre de VidyEn visant la tête de Vidy, l’ex-directrice de la Comédie de Genève cristallise les reproches et les craintes du milieu culturel romand

Plusieurs personnalités se sont déjà déclarées pour succéder à René Gonzalez à la tête du Théâtre de Vidy. Les candidatures doivent être déposées d’ici au 20 octobre.

Plusieurs personnalités se sont déjà déclarées pour succéder à René Gonzalez à la tête du Théâtre de Vidy. Les candidatures doivent être déposées d’ici au 20 octobre. Image: MARIO DEL CURTO

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La révélation de la candidature de la Genevoise Anne Bisang à la succession de René Gonzalez au Théâtre de Vidy dans Le Matin Dimanche réveille les susceptibilités. Mais sous couvert d’anonymat: si peu estiment que la metteure en scène a des chances d’être retenue, personne n’ose l’affirmer ouvertement. Sans doute pour ne pas se griller, au cas où. «Qu’est-ce qu’elle a fait pendant douze ans à la Comédie de Genève? s’emporte un metteur en scène lausannois. Il faut trouver une personnalité qui se montre plus ouverte qu’elle ne l’a été. Elle ne défend pas le milieu romand, elle ne cherche que les gros coups.»

Jointe au téléphone, Anne Bisang fulmine: «C’est malheureux de propager de telles contre-vérités. Sous mon règne, les créateurs locaux n’ont jamais été aussi nombreux à la Comédie. Maya Boesch, Denis Maillefer, Valentin Rossier, Simone Audemars… Je ne peux pas tous les citer, mais regardez mes saisons! En plus, j’ai été attentive aux auteurs suisses. Six ont été en résidence, sans compter les pièces originales commandées à d’autres.»

Anne Bisang a quitté la Comédie de Genève en 2011 contre son souhait. La Fondation d’art dramatique (FAD), qui chapeaute la Comédie et le Théâtre Le Poche, n’avait pas reconduit son mandat. Sous sa direction, la fréquentation était restée stable, mais le nombre d’abonnements avait chuté. «Elle a amené des choses qui ont bousculé les habitudes de spectateurs attachés au genre classique, affirme Lionel Chiuch, ex-critique de la Tribune de Genève, aujourd’hui directeur adjoint du Théâtre du Grütli. Ce faisant, elle a su mobiliser un public différent, habitué à d’autres modes de consommation. Si les jeunes ne s’abonnent pas, on ne peut pas le lui reprocher.»

Pas assez ouverte aux artistes régionaux, Anne Bisang? «J’ai mis sur pied des événements avec des jeunes compagnies en collaboration avec le Théâtre du Loup. J’ai organisé des lectures, des ateliers-théâtre pour donner de l’emploi aux artistes d’ici. Je viens de là, j’ai été membre du syndicat pendant des années.» Et ce n’est pas fini. Le 30 octobre, elle crée Desperate Alkestis au Théâtre du Grütli. Les comédiens: Zoé Schellenberg, Tamaïti Torlasco, Adrien Barazzone, Attilio Sandro Palese et Mathias Glayre. Tous sont Romands, dont deux jeunes au bénéfice d’un premier contrat.

Engagement critiqué
A visage découvert, l’acteur lausannois Jacques Roman soulève, lui, une autre inquiétude: «C’est une femme ambitieuse, qui n’a pas eu assez de pouvoir. En place, elle va appeler toutes ses copines féministes.» Son engagement suscite d’ailleurs l’interrogation, y compris des personnes sensibles à cette cause. «Lors de son mandat genevois, elle était très dirigiste et programmait beaucoup en fonction de son militantisme. Elle a montré peu d’ouverture pour le reste», remarque une metteure en scène.

Lionel Chiuch relativise: «Peut-être qu’elle juge trop les choses à l’aune de son engagement féministe. Mais, vu ce qui se passe dans le monde, on peut la comprendre.» Anne Bisang se défend: «Je réfute l’idée que mon militantisme était appliqué à ma programmation. Mais il est vrai que j’ai été attentive à ce que les moyens de production puissent être aussi offerts aux artistes féminines. Mon engagement, conjugué à celui d’autres militantes, fait que, aujourd’hui en Suisse, on ne trouve heureusement plus de saison avec des artistes exclusivement masculins.»

Pas de quota en vue
En annonçant une «candidature militante», se profilant comme la représentante des «candidats du cru», Anne Bisang relance la question de la part de production régionale dans la programmation du Théâtre de Vidy. Elle entraîne dans son sillage tous les artistes vaudois restés sur la touche sous l’ère Gonzalez. Plusieurs d’entre eux scandent leurs reproches: accès difficile au grand plateau de Vidy, pas d’auditions ouvertes, part de financement demandée aux compagnies.

Le fait de rappeler que de nombreux artistes locaux sont à l’affiche de l’institution lausannoise en ce début de saison ne calment pas les esprits. Toutes salles confondues se succéderont au bord de l’eau Dorian Rossel, Gianni Schneider (dont La résistible ascension d’Arturo Ui réunit une belle palette d’acteurs du coin), Sylvie Courvoisier, Julien Mages ou encore Jacob Berger. L’accès au grand plateau de la salle Apothéloz reste le fantasme ultime de la consécration; être programmé dans les annexes est souvent considéré comme une demi-réussite.

«C’est vrai qu’il faudrait peut-être changer de mentalité, reconnaît une comédienne romande expérimentée. Mais il y a des talents ici, utilisons-les!» L’un de ses collègues enrage: «Peut-être que, face à nos revendications récurrentes, René Gonzalez était plus attentif à faire distribuer des gens d’ici ces dernières saisons. Mais c’étaient toujours les mêmes!» Un metteur en scène contrecarre: «C’est un faux procès. Nous pourrions être à peine plus nombreux à Vidy, mais les comédiens sont bien servis.»

La modération vient… d’Anne Bisang: «Il est faux de dire que Vidy engage peu de compagnies romandes. Mais, si on veut que ce théâtre continue d’être un foyer de la création européenne, il va falloir trouver un équilibre entre les emplois d’ici et les propositions venues d’ailleurs.»

Chef du service de la culture à Lausanne, Fabien Ruf juge ce «combat régional» hors sujet: «La seule lutte qu’il doit y avoir est celle de conserver le rayonnement international.» Egalement membre de la commission de nomination, il tente de calmer les esprits: «Ces discussions ne mènent pas très loin tant que les projets n’ont pas pu être étudiés. Et ceux-ci ne pourront pas faire abstraction de la production locale.»

Estimant que «tout ce qui importe, c’est que Vidy soit un lieu de théâtre», il n’envisage pas une seconde d’imposer des quotas d’engagement. «Cela figerait les choses… Des personnalités au rayonnement prestigieux ont appelé des quatre coins de l’Europe pour demander des compléments d’information au sujet du cahier des charges de ce poste.» Comme Anne Bisang ou le duo de directeurs ad interim René Zahnd et Thierry Tordjman, les intéressés ont jusqu’au 20 octobre pour faire acte de candidature. (TDG)

Créé: 03.10.2012, 14h19

Vidy en chiffres

4 salles (Charles Apothéloz, La Passerelle, Salle de répétition et le Chapiteau);
21 millions de budget;
26 spectacles en tournée dans 36 pays (saison 2010-2011);
41 spectacles à Lausanne (saison 2011-2012);
60% de taux d’autofinancement;
85% de taux de fréquentation;
130 employés (équivalents plein temps);
560 représentations à Vidy et 530 à l’étranger (2011-2012);
100 000 entrées.

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