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L’essor du journalisme hyperlocal

Par Richard Etienne. Mis à jour le 31.10.2012

La «Tribune» lance un site communautaire genevois. Le phénomène prend de l’ampleur.

«Un regain d’intérêt évident pour le local»

Sandro Cattacin, professeur de sociologie à l’Université de Genève, ne s’étonne pas de l’essor du journalisme hyperlocal, au contraire. Entretien.

Constatez-vous un regain d’intérêt pour les informations de proximité?

Le regain d’intérêt pour la chose locale est évident, qu’il se manifeste au niveau journalistique, culinaire, écologique ou politique. Ceci est valable dans la plupart des contextes urbains du monde.

Comment l’expliquer?


Tout ce qui formait l’identité territoriale s’affaiblit: Etat nation, syndicat, église. Mobilité accrue, globalisation et flexibilisation de l’économie (rarement autant de sociétés n’ont fait faillite et autant d’autres sont apparues qu’aujourd’hui) nous font perdre nos repères traditionnels.

Parmi les moyens de compenser, on cherche à s’ouvrir vers l’autre, son quartier, sa rue, son village. Moins on a l’impression de comprendre le monde, plus on cherche à saisir son propre contexte. Les humains, qui ont besoin de repères, cherchent à se familiariser avec ce qui se passe autour d’eux. C’est sécurisant et cela met de l’ordre dans la société, où tout bouge constamment.

Le journalisme hyperlocal se développe davantage aux Etats-Unis. Y serait-on plus ouvert à son voisinage?


Les Etats-Unis sont un pays de migrants où l’individualisation de la société est plus marquée. Il y a une relation entre mobilité accrue et recherche de repères. Les gens hypermobiles sont quelque part aussi hypersociables. Ceux qui restent peu de temps à un endroit cherchent en général très rapidement à trouver les informations cruciales relatives à cet endroit, souvent d’ailleurs via le monde associatif.

Les expatriés de Genève se sont, par exemple, constitués en réseau très développé et possèdent des associations facilitant l’inclusion dans le nouveau lieu de vie. Ainsi, aux Etats-Unis, on est beaucoup plus ouvert vers son voisin que, par exemple, en Italie.

Cela dit, il y a des grandes différences selon les quartiers et les villes. Les habitants des Pâquis tendent, par exemple, à compenser leur grande mobilité par une communication accrue. Plus on se trouve dans un univers cosmopolite migrant, plus on a besoin de repères, plus on s’ouvre vers son prochain. C’est une stratégie de survie existentielle et sociale. Le journalisme hyperlocal et la familiarisation avec le quartier font partie de ces stratégies de soutien. R.ET.

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Hyperlocal. Jamais ce mot n’aura été autant commenté parmi les journalistes qu’aujourd’hui. Les médias qui couvrent l’actualité d’un quartier ou d’un village prolifèrent depuis peu à travers le monde anglo-saxon, notamment sur Internet. A tel point que certains y voient un moyen de relancer leur métier qui souffre. La Tribune de Genève n’entend pas rater le virage, elle qui lance Signé Genève aujourd’hui, premier site communautaire genevois (www.signegeneve.ch ), décliné également sur papier .

L’engouement pour l’hyperlocal est illustré par la chaîne de sites d’info Patch. Créée en 2007, rachetée par le géant américain des services Internet AOL deux ans plus tard, elle couvrait à ses débuts trois bourgades dans le New Jersey. Depuis, le nombre de visiteurs et de pages (à chacune sa localité) explose. Ses plus de 860 succursales hyperlocales sont présentes dans 23 Etats. Mille reporters ont été embauchés, mais tout le monde peut contribuer. D’autres chaînes de quartier ont entre-temps émergé, aux Etats-Unis et ailleurs.

Les sites indépendants pullulent également. «Au Royaume-Uni, le mouvement éclôt depuis deux ou trois ans», selon Philip John, expert de la question en Angleterre. Lancée en 2010, la marque Dichtbij («proche de moi» en néerlandais) se décline pour sa part déjà en 80 sites à travers les Pays-Bas. En France et en Allemagne, où la presse régionale est plus développée, le phénomène est moins marqué. Le professeur à l’Institut pratique du journalisme Erwann Gaucher note malgré tout une effervescence dans l’Hexagone, alors que plusieurs sites de proximité ont vu le jour récemment. En Suisse, ça commence à bouger également. Un réseau nommé beiUns connaît du succès à Lucerne.

Plus qu’une mode

L’info de proximité, les lecteurs l’encensent. Elle a pourtant longtemps été délaissée par les médias en quête de reportages aux confins du monde ou, plus récemment, parce qu’ils ont été contraints par la crise de fermer leurs succursales régionales. Les nouveaux acteurs viennent combler un vide. Des sociologues affirment que la mondialisation et ses crises incitent les gens à se tourner du côté de chez eux.

Alors que les grands titrent régulièrement sur la même actu et que les technologies permettent de diffuser leur message à travers le globe, la plus-value des nouveaux venus est intrinsèque: leur information est exclusive. «Facebook attire les gens parce qu’ils s’intéressent à leurs proches, c’est affectif. L’info de proximité, c’est pareil, c’est proche, sauf que là, c’est géographique», éclaire David Hirschman, fondateur du site consacré aux médias locaux Streetfightmag.com . L’enthousiasme est général. Certains observateurs se demandent même si l’hyperlocal ne représente pas le futur. Selon le journaliste américain Lance Knobel, nous sommes carrément «dans l’âge précambrien du journalisme local en ligne».

Quels modèles économiques?

Si la proximité attire les lecteurs, elle doit aussi convenir aux annonceurs, ces traditionnels partenaires des médias. En 2008, la presse locale française, mais aussi suisse, a mieux résisté à la crise que ses grandes sœurs. Si quelqu’un cherche un coiffeur dans une zone précise, il optera après tout pour un titre local plutôt que généraliste et touchera, pour un meilleur prix, un public plus ciblé. «En tant que réseau national d’acteurs locaux, il est aussi possible de faire rentrer de gros annonceurs, estime Stéphan Minard, consultant français en Web marketing. Les locaux ont une place à prendre. Les supports mobiles sont très en phase avec le local et l’émergence de nouveaux modèles de monétisation.»

En France, LeTélescope. info , qui couvre l’actu d’Amiens depuis deux mois, a opté pour un modèle payant. Selon Erwann Gaucher, les modèles économiques hyperlocaux «restent à inventer».

Car la réalité du terrain n’est pas simple. Plusieurs nouveaux sites de quartier ont déjà fermé leurs portes. Des grands noms ont abandonné. Le New York Times , qui a lancé en 2009 des volets consacrés à des quartiers de la ville, a stoppé l’aventure. The Guardian a fermé trois portails locaux ouverts en mars 2010. Certains observateurs notent que les internautes, malgré leur intérêt pour leur voisinage, surfent davantage sur les moteurs de recherche ou les réseaux sociaux et que la publicité suit leurs pas. D’autres constatent qu’il faut de l’énergie pour attirer des annonceurs, peut-être trop. En 2011, Patch a dépensé 147 millions de dollars et en a encaissé seulement 13.

Mais son directeur a annoncé la semaine dernière que ses titres devraient entrer dans les chiffres noirs dès 2013. Dichtbij, pour sa part, sera bénéficiaire cette année déjà. Leur recette? «Il n’y en a pas, selon David Hirschman, à part le travail, la passion et un contexte peu concurrentiel.» Les journalistes de la chaîne néerlandaise sollicitent les communautés, via les réseaux en ligne mais aussi sur le terrain. «Les modèles qui marchent sont ceux qui articulent leurs revenus autour de plusieurs sources et fidélisent leur lectorat», poursuit Stéphan Minard.

Pour entretenir les contacts, le quotidien Aargauer Zeitung organise des promenades chaque été avec ses lecteurs. Peter Rothenbühler, ancien rédacteur en chef du Matin , assure: «Le futur des médias est flou, mais il y a deux certitudes: la locale et le travail de qualité occuperont une place centrale. Les grands titres perdent des lecteurs; le lectorat des locaux, lui, reste fidèle.» Il croît même aux Etats-Unis, selon un récent sondage. Autant de raisons de croire en l’avenir de Signé Genève. (TDG)

Créé: 31.10.2012, 11h55

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