L’écriture liée fait de la résistance à Genève

EcoleSupprimée aux Etats-Unis et en Finlande, dépouillée à Lucerne et Zurich, l’écriture cursive est menacée. Mais pas à Genève, qui en loue les atouts.

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A l’heure où le clavier a supplanté le stylo, où les mails, SMS et calendriers électroniques ont remplacé lettres et agendas papier à grand renfort de caractères d’imprimerie, l’apprentissage de l’écriture manuscrite liée a-t-il encore un sens?

Certains ont tranché. Les Etats-Unis et la Finlande ont abandonné l’écriture liée – mais pas le script – au profit de la dactylographie. La Suisse n’en est pas encore là. Mais des cantons alémaniques, dont Zurich récemment, ont adopté une nouvelle écriture en attaché, simplifiée et exempte de fioritures. Où en sont les réflexions à Genève?

Le Département de l’instruction publique (DIP) rassure d’emblée: «Il n’y a aucune remise en cause de l’enseignement de l’écriture liée, d’ailleurs inscrit dans le plan d’étude romand (PER)», indique Pierre-Antoine Preti, porte-parole. Quid de la menace de voir la dactylographie prendre le pas sur les cours d’écriture? «Le PER prévoit une initiation à la dactylographie en 7P et 8P (10 à 12 ans), qui se poursuit dans les cours de Technologie de l’information et de la communication au Cycle. Il n’est pas envisagé de développer un enseignement plus précoce.»

Une aide pour la lecture

Si Genève tient mordicus à son écriture liée, dite aussi cursive, ce n’est pas par nostalgie. C’est parce qu’elle présente plusieurs atouts, comme l’explique Edouard Gentaz, professeur à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation. «Elle est plus fluide, donc plus rapide, et permet à l’élève de mieux visualiser un mot comme une entité, avec un début et une fin. Quand les lettres sont connectées, cela aide à faire des groupes de mots.» La pratique de l’écriture liée améliorerait l’apprentissage de la lecture. «Grâce au geste effectué, au «touché» pour tracer une lettre, l’élève fera mieux le lien entre le visuel et le son correspondant.» Autre avantage: «L’acte de tracer les lettres est une nécessité, il permet de constituer la mémoire kinesthésique (du mouvement) des lettres. La main enregistre le geste et «se souvient» si le mot comporte deux «p» par exemple. D’ailleurs, quand on hésite sur l’orthographe d’un mot, bien souvent on l’écrit pour mieux s’en souvenir! Alors que lorsqu’on tape sur un clavier, les gestes sont assez similaires pour toutes lettres.» Le professeur ajoute: «Des expériences ont montré que des jeunes élèves (5 à 6 ans) qui ont manipulé des lettres en relief, et donc utilisé leur main/bras, obtiennent de meilleurs résultats en lecture et écriture que d’autres qui se sont servis uniquement d’un clavier pour leur apprentissage.» Il justifie toutefois le recours au clavier pour un élève qui souffre de troubles, notamment de coordination.

L’enseignement de l’écriture a toujours fait l’objet de discussions à Genève. Dans les années 30, l’écriture script domine, elle est généralisée au primaire. En 1949, l’écriture liée est introduite à titre d’essai dans les deux derniers degrés du primaire. «Un député avait interpellé le DIP sur le script, auquel on reprochait notamment sa lenteur, raconte Chantal Renevey Fry, archiviste du DIP. Cela avait pour conséquence que les élèves, lorsqu’ils commençaient à prendre des notes dans les écoles secondaires, se fabriquaient une écriture personnelle déformée et pas vraiment lisible… Le DIP avait reconnu que le script, parfait pour les premiers apprentissages, devait être adapté dans les derniers degrés du primaire.»

Le glas du script

L’écriture script alors perd ses lettres de noblesse et, en 1956, elle est considérée uniquement comme une écriture d’introduction, réservée aux deux premiers degrés primaires. Enfin, l’année 1990 sonne le glas du script: désormais, c’est l’écriture liée qui sera enseignée, via une sensibilisation aux formes, dès la première année d’école obligatoire. (TDG)

(Créé: 25.01.2016, 20h45)

«L’écriture à la main pour les choses personnelles»

Qui prend encore la plume et pour écrire quoi? Faut-il encore apprendre à écrire à la main? Des quidams répondent.

«Ce n’est plus comme avant, plus personne n’écrit à la main de nos jours! s’exclame, un peu nostalgique, Antonio, 77?ans. Je travaillais dans le bâtiment donc j’avais peu d’occasions d’écrire, à part pour les feuilles de paie. J’écrivais quelques lettres d’amour, mais comme je me suis marié, j’ai arrêté! Aujourd’hui, quand il faut écrire quelque chose, c’est ma femme qui s’en charge. Comme je n’écris plus, j’ai perdu la main… Il faut continuer à apprendre aux élèves l’écriture manuscrite. Il y a des choses qui ne doivent pas se perdre.» Jeremy, 22?ans, installé dans un parc, tapote sur son ordinateur. «J’écris à la main seulement quand mon ordinateur n’a plus de batterie! Et aussi quand je compose des poèmes, car je préfère le contact avec le papier, on peut griffonner, faire des ratures, il y a une aisance, un plaisir que je ne ressens pas à l’ordinateur. C’est important d’apprendre aux élèves à utiliser les interfaces informatisées mais je trouverais dommage d’abandonner ce vecteur de mémoire collective qu’est l’écriture.» Rosangela, 50?ans , réserve l’écriture manuscrite à une tâche: «Ecrire des cartes postales et des lettres à ma famille au Brésil, c’est plus personnel qu’un mail!» Marianne, 60?ans , avoue: «Il y a quelques années, j’écrivais beaucoup plus. Je suis psychomotricienne et je prenais mes notes à la main. Mais j’ai fini par passer à l’ordinateur, c’est plus pratique pour organiser et classer. Je réserve aujourd’hui l’écriture manuscrite pour les choses personnelles. On transmet quelque chose de particulier en écrivant à la main, une énergie, un rythme, un tracé qui trahit des émotions. Je ne suis pas un ardent défenseur de l’écriture liée, tant qu’on apprend aux élèves à s’exprimer par écrit, c’est l’essentiel.» Isabelle, 28?ans , ne prend plus beaucoup la plume mais tient à l’écriture liée: «C’est plus rapide que le script!» Elle noircit des post-it «pour rappeler des trucs à mon copain», écrit les légendes d’albums de photos et envoie des cartes postales, «mais seulement à ma grand-mère!»

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