«Genève donne le sentiment de fonctionner pour elle-même»

Genève vue depuis sa couronne (1/6) L’historien franco-suisse Claude Barbier étudie de près les relations qu’entretient le bassin genevois français avec sa capitale naturelle. Une liaison houleuse entre amour et rejet.

L’historien franco-suisse Claude Barbier livre un regard documenté sur la relation qui lie la couronne à sa capitale.

L’historien franco-suisse Claude Barbier livre un regard documenté sur la relation qui lie la couronne à sa capitale. Image: Lucien Fortunati

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Qu’on l’appelle «cuvette» ou «couronne», l’arrière-pays qui s’étale autour de Genève a toujours regardé vers la Cité de Calvin. L’histoire de la région s’est nouée selon cette configuration. Le projet d’agglomération du Grand Genève n’en est que le dernier épisode. Avec Pierre-François Schwarz, l’historien franco-suisse Claude Barbier, habitant de Viry (Haute-Savoie), a cosigné l’Atlas historique du Pays de Genève, dont le second volume, Communes réunies, communes démembrées (Ed. La Salévienne), vient de sortir. Une façon de retracer l’histoire mais aussi de «mettre de l’huile dans les rouages et de faciliter la compréhension» entre les populations.

La dynamique actuelle, avec le projet d’agglomération du Grand Genève, reflète-t-elle une relation naturelle entre Genève et sa couronne?

Genève retrouve son arrière-pays. Les zones franches lui garantissaient son approvisionnement agricole. Et le marché du travail genevois avait besoin de la main-d’œuvre frontalière. Ces dernières décennies, tout cela a pris une autre ampleur. Genève se retrouve capitale de son territoire naturel. Si elle n’est pas nouvelle, cette réalité était contrariée. C’est beaucoup moins le cas aujourd’hui. Ainsi, Etienne Blanc (ndlr: maire de Divonne et vice-président de la région Auvergne-Rhône-Alpes) affirme souvent que la région compte deux métropoles: Lyon et Genève. C’est une manière de signifier que Genève joue un rôle régional qui outrepasse le cadre national.

Comment la perception de Genève par sa couronne a-t-elle évolué à travers l’histoire?

C’est une histoire faite de hauts et de bas. L’Escalade en a été le pire moment, marquant une césure parfaite entre Genève et la Savoie. Mais, en juillet 1603, le traité de Saint-Julien permet de rétablir des liens économiques entre Genève et son arrière-pays. On a bien conscience que, même ennemis, on n’a pas d’autre choix que de commercer ensemble. Il est difficile de savoir ce que le monde paysan, qui constituait l’arrière-pays à l’époque, pouvait avoir comme vision de Genève. Peut-être que les gens ne s’aimaient pas, mais ils avaient de toute façon besoin les uns des autres.

Beaucoup plus tard, en 1860, quand la Savoie devient française, 14 000 Savoyards signent des pétitions pour être rattachés à la Suisse. Ils disent en substance: «Si Genève est française, il faut être Français. Si Genève est suisse, il faut être Suisses. Si Genève est cosaque, il faut être cosaques. Quoi qu’il en soit, il faut être du gouvernement auquel appartient Genève.» Ils voyaient bien que leur capitale était Genève, qui avait alors très bonne presse.

Cela a-t-il toujours été le cas?

Cela a duré jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, qui marque l’avènement du fait national. L’idée de frontière se met en place et se développe durant la première moitié du XXe siècle. Puis on assiste à la réémergence du fait régional avec l’apparition du mouvement frontalier dans les années 60-70. L’image de Genève a toujours été bonne, mais il reste cette ambivalence: Genève donne le sentiment de ne fonctionner que pour elle-même.

Depuis quand Genève a-t-elle compté pour sa couronne?

Depuis toujours. Comme toute ville, elle entretient des relations avec son arrière-pays.

Quelles sont les dates clés qui ont façonné cette relation?

C’est le Traité de Turin de 1816, avec son pendant de Paris en 1815, qui organise le territoire genevois en donnant une toute petite part à Genève. Aujourd’hui, on peut considérer ce choix comme aberrant. Mais il conditionne le tout. La complexité serait moindre si Genève avait été dotée d’un vrai arrière-pays, sans frontière. Autre moment clé: l’accord de 1973 sur la rétrocession à la France de l’impôt à la source perçu auprès des travailleurs frontaliers. Et, in fine, le projet d’agglomération du Grand Genève datant de 2007.

Le regard sur Genève varie-t-il à travers la région?

Les Savoyards sont très fiers de leur histoire, mais 1860, date de l’annexion de la Savoie à la France, reste en travers de la gorge des habitants du nord de la Haute-Savoie. Ils aiment bien Genève mais sont comme des amoureux transis. Le Savoyard qui arrive à Genève sait qu’il n’est pas chez lui mais respecte cet état de fait. C’est un peu la même relation avec les Vaudois. Quant aux Gessiens, ils sont toujours en deuil d’avoir perdu le protestantisme et leur relation privilégiée avec Genève. Je ne suis pas sûr que les «néofrontaliers», venus de Bretagne ou d’ailleurs, aient le même rapport à Genève.

Quel poids a la frontière physique dans la relation entre Genève et sa couronne?

La frontière n’est pas physique. Elle est d’abord dans les têtes. Celui qui passe la frontière se sent ailleurs, c’est ancré dans les esprits et c’est de cela dont on parvient gentiment à se débarrasser. Cela n’empêche pas certains contribuables genevois installés en France, qui ne se déclarent pas, de vouloir garder le cordon ombilical les reliant à leur mère patrie.

Dans le premier volume de votre atlas, vous évoquez la «frontière de l’argent».

Oui. Sauf qu’il y a aussi des Genevois pauvres, et la frontière internationale n’y est pour rien. Le parc de véhicules est un bon exemple. On peut avoir des gens qui roulent en Jaguar et dans l’immeuble d’à côté des personnes qui ont des voitures françaises décrépites. Il y a des populations qui se jouxtent avec des trains de vie différents, ce qui peut faire naître des frustrations. Heureusement, aucun parti politique français ne s’en est servi pour faire son fonds de commerce.

Il n’y a pas de rejet populiste contre Genève?

Le populisme est présent par le biais du Front national, mais il ne met pas l’accent sur les questions transfrontalières. Il se concentre sur des enjeux nationaux. Qui plus est, le frontalier ne va pas voter pour un parti qui veut fermer les frontières. Le rejet de Genève a pu venir dans l’histoire récente de quelques élus, annéciens, généralement pas originaires du territoire, et qui n’en ont pas saisi la particularité.

(TDG)

Créé: 16.07.2017, 18h52

Des surnoms révélateurs

«Rats blancs» Au début du XXe siècle, les Genevois désignaient ainsi les Savoyards, pauvres, pâles du fait de carences alimentaires et qui trouvaient à Genève le moyen d’améliorer leur ordinaire.

«Pique-meurons» Surnom que donnaient les Savoyards aux Genevois lorsque, pour le Jeûne genevois, ces derniers venaient ramasser les mûres dans les haies de leurs voisins sans rien leur demander.

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