Expulsé avant l’aube sous les yeux de sa femme enceinte

AsileRéfugié érythréen, Amanuel G. a été séparé de sa femme et de leurs filles en bas âge pour être renvoyé en Italie.

Shishay B. en larmes lors de la conférence de presse du Centre social protestant, suite au renvoi de son mari au petit matin.

Shishay B. en larmes lors de la conférence de presse du Centre social protestant, suite au renvoi de son mari au petit matin. Image: LAURENT GUIRAUD

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Shishay B. a l’air complètement hébété, comme si elle ne comprenait encore pas bien ce qui lui est arrivé. Hier, à 4 heures du matin, des gendarmes font irruption dans le logement que cette Érythréenne de 30 ans, enceinte de cinq mois, occupe au foyer de requérants d’asile d’Anières avec son mari, Amanuel G., et leurs deux filles en bas âge.

«C’était terrifiant!»

Le père est emmené pour être expulsé vers l’Italie. Selon son épouse, il est menotté sans avoir le temps de préparer des affaires à emporter ou de dire au revoir à sa famille. «Je n’ai rien compris, raconte Shishay B. entre deux sanglots. Nous dormions avec une de nos filles, qui est malade depuis une semaine, soudain la lumière s’est allumée et il y avait des gens en uniforme dans la chambre. C’était terrifiant! Ils ont emmené mon mari comme un criminel. Nous n’avons même pas eu le droit de nous dire au revoir. J’ai essayé de lui dire quelques mots dans notre langue, le tigrinya, mais les policiers m’en ont empêchée, en disant qu’il fallait parler en français. Je n’aurais jamais cru que ce genre de choses pouvait arriver en Suisse.»

Le cas de cette famille érythréenne a défrayé la chronique en début d’année. Amanuel G. obtient l’asile en Italie en 2009, après avoir fui, seul, son pays et les persécutions du régime en place. En Italie, il dort dans la rue, survivant grâce à des œuvres d’entraide. A son tour persécutée par les autorités érythréennes, sa femme finit par s’enfuir en Suisse, où le couple pense qu’il sera mieux traité qu’en Italie. Son mari l’y rejoint en 2014. Shishay et ses filles sont au bénéfice d’une admission provisoire, statut qui empêche le regroupement familial. Or, la demande d’asile d’Amanuel est refusée par la Suisse, puisqu’il a déjà le statut de réfugié en Italie. Il a fait recours, mais a été débouté au début de janvier par le Tribunal administratif fédéral, jugeant que le regroupement familial doit dès lors se faire en Italie.

Mais pour le Centre social protestant (CSP), qui a dénoncé un renvoi «inhumain et incompréhensible» lors d’une conférence de presse organisée hier dans l’urgence, l’intérêt supérieur des enfants n’a pas été pris en compte. «En pratique, tout le monde connaît la situation en Italie, où le requérant était à la rue, sans être pris en charge, lance François Miéville, juriste au CSP. N’importe qui à sa place aurait tenté de vivre en Suisse avec sa famille. Et puis, la procédure de regroupement familial en Italie prendrait entre un et deux ans.» Le directeur du CSP, Alain Bolle, se dit choqué par cette expulsion: «Amanuel G. est un requérant modèle, qui fait tout pour s’intégrer. Il n’y avait aucune urgence à le renvoyer. Il se présentait chaque semaine à l’Office cantonal de la population et des migrations (OCPM) et il n’y avait aucun risque de fuite puisque sa famille se trouve ici. Son expulsion est d’autant plus incompréhensible que des tractations étaient en cours avec le Département fédéral de justice et police.» Par ailleurs, 2500 personnes avaient signé une pétition contre ce renvoi, dont des personnalités politiques de gauche et de droite et les deux anciennes conseillères fédérales Ruth Dreifuss et Micheline Calmy-Rey.

Démenti de l’Etat

«Nous ne nous prononçons pas sur les cas particuliers, répond Nathalie Riem, directrice de la communication à l’OCPM. Mais le Département de la sécurité et de l’économie dément les allégations émises sur la façon dont les choses se sont passées. Toute personne frappée d’une décision de renvoi se voit proposer un retour volontaire, et si elle refuse, la police est mandatée pour l’exécuter.»

Carole-Anne Kast, présidente du Parti socialiste genevois, maire d’Onex et signataire de la pétition, estime que le conseiller d’Etat Pierre Maudet aurait pu surseoir à l’expulsion: «Je suis juriste et je siège aussi dans un Exécutif. Nous avons une marge de manœuvre pour l’exécution de certaines décisions. S’il s’agit d’appliquer aveuglément la loi, ce n’est pas la peine d’élire des politiciens, les fonctionnaires peuvent faire cela très bien.» (TDG)

(Créé: 11.03.2016, 20h12)

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