Comment j’ai survécu à une nuit sauvage

Immersion Un groupe genevois randonne six jours en vivant des ressources naturelles et en dormant à la belle étoile. Reportage.

Vidéo: Lucien Fortunati

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En arrivant au campement, je comprends vite que je vais morfler. C’est donc sérieux, cette histoire de camp «vie sauvage» dans le Haut-Jura, piloté par l’association genevoise La Libellule. «Vous n’avez pas de vêtements imperméables?» relève poliment Jérôme Porchet, hirsute barbu et animateur de cette semaine au grand air, avisant mes jeans épongeant déjà les buissons gorgés d’eau. Entre les bâches suspendues aux arbres, je fais la rencontre d’une douzaine de trappeurs en Gore-Tex. Hommes et femmes, des Genevois pour la plupart, âgés entre 30 et 60 ans, ainsi que trois adolescents. «Ça fait trois jours qu’il pleut», sourit Virginie, présente avec ses deux ados.

Venue en immersion pour une nuit, je me réjouis d’avoir visé le jour de repos. Les randonnées des deux jours précédents semblent avoir été costaudes. Mais pas de quoi rebuter Louise, 13 ans: «Le sac est lourd en marchant (ndlr: 10 kilos environ), mais on s’habitue», assure-t-elle.

Nage, pêche et cueillette

Un rayon de soleil perce les branchages, le groupe prend la direction du lac de Bellefontaine. «Se laver fera du bien», se réjouit David. De la cendre est prélevée au fond du foyer éteint. «C’est pour la lessive, ça marche comme du savon. Par contre, évitez de vous laver les cheveux avec, ça fait des dreadlocks», prévient Jérôme.

Chemin faisant, une cueillette s’organise. Ortie, berce, grande pimprenelle, renouée bistorte, menthe et ail des ours viennent emplir les sacs de toile. «Tiens, essaie, ça a le goût de l’aspirine!» m’assure Viktorie en me tendant des graines de reine-des-prés, dont l’action anti-inflammatoire a permis le développement du célèbre antidouleur. La saveur aigre est effectivement familière. Dans le lac, ados et adultes enchaînent les brasses avec joie, malgré un soleil à nouveau absent. Certains lancent des cannes à pêche lestées de frais lombrics.

De retour au campement, Virginie me tend un morceau de bois: «Tu peux te tailler une cuillère pour le repas de ce soir. Je te prête mon canif si besoin.» Après une heure d’effort et toute ma dextérité, mon bâton tient plus de la flûte à bec que d’une cuillère à soupe. Il pleut à grosses gouttes. Tout le monde se rassemble autour du feu, sous deux bâches communes. Contre toute attente, les trois ados sont les plus motivés: Andy, 14 ans, et Marius, 16 ans, détachent des fibres d’ortie pour confectionner des ficelles, tandis que Louise déambule pieds nus sur le sol humide.

Au menu du soir, pesto d’orties, salade de pois chiches à la berce et «chapatis», sortes d’empanadas que l’on cuit à même les braises, fourrées aux «légumes de saison» – soit les herbes et feuilles trouvées dans le coin. «C’est meilleur que dans un restaurant de luxe», ose Viktorie, essuyant son chapati sorti des cendres.

Le fromage de la tentation

«Bon, vu qu’on n’a rien pêché au lac, je vous propose d’entamer le comté», lâche Jordi, savourant ses effets. Mis à nu, le morceau de fromage suscite toutes les convoitises. Chaque petit morceau fait office d’hostie dans les bouches affamées. «Hier, il y a eu une petite rébellion à l’heure du souper, raconte l’accompagnateur. Certains protestaient contre l’ajout de berce dans le risotto…» C’est que la feuille grasse, abondante dans la région, accompagne tous les repas, en plus de servir de snack facile en version crue.

Après une veillée faite de plaisanteries et une dernière tisane aux branches de sapin, chacun s’en va retrouver son tapis de sol. Mais les participants ne sont pas égaux devant le sommeil. «Je dors hyperbien dans la nature, entendre la pluie sur les feuilles me calme», assure l’un d’eux. «Tu ne me passerais pas un somnifère? Ça fait trois nuits que je n’ai pas dormi», demande une participante à une voisine.

C’est une bruine qui nous réveille le lendemain. Dans la marmite, polenta à la berce. Je n’aurai jamais autant fantasmé sur un croissant.

Tout savoir sur l’association et ses camps: www.lalibellule.ch

(TDG)

Créé: 12.07.2017, 18h33

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Moments forts d'une vie grandeur nature

Moments forts d'une vie grandeur nature Un groupe genevois randonne six jours en vivant des ressources naturelles et en dormant à la belle étoile.

«Un jour, je me suis enfui de mon travail en courant»

Manger des feuilles, dormir dehors, marcher sous la pluie. Qu’est-ce qui motive les participants à vivre une telle expérience? L’envie «d’apprendre à se débrouiller», pour beaucoup. «Reconnaître les plantes comestibles ou utiles», pour Viktorie, elle-même animatrice de crèche en forêt. «Savoir dresser un campement et être autonome dans la nature», explique Paco, qui prévoit d’initier prochainement ses enfants de 8 et 10 ans au bivouac. «S’appliquer à faire des nœuds qui tiennent», ajoute Andy. «Survivre, tester ses limites, se déconnecter, vivre un vrai dépaysement, expérimenter la vie en collectivité dans des conditions difficiles», complètent les autres.

Pour certains, la vie sauvage revêt toutefois un sens plus profond. «J’ai été licencié il y a quelques mois. Ça faisait longtemps que l’idée me trottait dans la tête et j’ai enfin l’occasion de m’y confronter», nous confie un participant. Parmi les accompagnants, si Jérôme a été familiarisé au bivouac dès l’enfance, il n’en est pas de même pour Jordi, qui a opéré un virage à 180 degrés en devenant animateur de camp nature. «J’étais responsable informatique dans une grande boîte. Un jour, je me suis carrément enfui en courant de mon travail. Je perdais les pédales, je n’en pouvais plus. J’ai alors participé à un camp de vie sauvage avec mon fils de 14 ans. C’était il y a deux ans. Un déclic! Non seulement l’expérience de vie en communauté apporte beaucoup, mais le rapport très direct à la nature vient également renforcer cette atmosphère magique.»

Jérôme souligne la différence qui existe entre un camp de «vie sauvage», où quelques vivres importés – farine, riz ou pois chiches – sont tolérés, et un camp de survie, où l’on ne doit compter que sur son habileté à se procurer de la nourriture. «Ici, le plus important est de chercher à vivre le plus possible avec les ressources naturelles, quitte à pallier les manques quand il le faut. Mais sans ce jeu d’ego qu’il peut y avoir dans un camp de survie, où l’on teste ses propres limites physiques et psychiques.»
MAR.G

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