L'automobile ne séduit plus les jeunes urbains

TendanceL'acheteur de voitures neuves en Suisse a plus de 55 ans. Le point avec le sociologue Vincent Kaufmann.

Désamour de la voiture chez les jeunes: les explications du sociologue Vincent Kaufmann.

Désamour de la voiture chez les jeunes: les explications du sociologue Vincent Kaufmann. Image: Laurent Guiraud

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La voiture ne fait plus rêver les jeunes. Alors que le Salon de l’auto bat son plein, Vincent Kaufmann, professeur de sociologie urbaine et d’analyse des mobilités à l’EPFL, nous explique pourquoi.

Peut-on parler d’un désamour des jeunes pour la voiture?

Oui. Il y a encore dix ou quinze ans, elle était un vecteur d’émancipation, un symbole de liberté. On conduisait dès l’âge de 18 ans, passer le permis était vraiment important. Maintenant, l’indépendance s’acquiert plus tôt, vers 14 ans. Et s’échapper de la sphère familiale passe par le smartphone et les réseaux sociaux.

De quand ce désamour date-t-il?

L’amorce date de 2000, et le phénomène s’accentue dans les enquêtes nationales de 2005 et 2010. 75% des jeunes avaient leur permis à 20 ans en 2000 contre 65% dix ans plus tard. Une chute de dix points.

Y a-t-il une différence entre villes et campagnes?

Dans les villes comme Zurich, Genève et Lausanne, la baisse est beaucoup plus massive encore. En 2000, 27% des ménages étaient non motorisés en Ville de Genève; en 2010, ils étaient 42%. C’est énorme. Le rapport à la voiture a vraiment changé en ville et cela se traduit par le fait que les moins de 30 ans se désintéressent de l’automobile. Dans le monde rural en revanche, il n’y a pas de changement. La voiture reste indispensable. Les transports publics ne suffisent pas pour rompre l’isolement.

Des jeunes urbains restent-ils attachés à la voiture?

Les jeunes femmes restent plus attachées au permis de conduire que les hommes. La voiture reste davantage pour elles un symbole d’émancipation, comme la cigarette. Elles sont aussi plus sensibles à l’aspect pratique et sûr de ce moyen de locomotion. A travers toute l’Europe, après les attentats, il y a d’ailleurs eu un report massif vers la voiture. À Paris, mais ici aussi. De manière irrationnelle, les gens se sentent plus protégés dans la bulle-voiture. Elle est perçue comme un élément protecteur. Des jeunes femmes disent que pour sortir le soir, elles la préfèrent.

Par quoi les jeunes remplacent-ils l’automobile?

Par le vélo plus que par les transports publics. Le vélo est un attribut générationnel, on est jeune, on fait du vélo. Mais il y a aussi l’idée que lorsqu’on fait du vélo, on fait aussi un exercice physique. On y pense lorsqu’on a peu de temps. Au niveau de la possession, les ménages urbains en ont moins que ceux qui habitent en dehors des villes. Par contre, au niveau de l’utilisation, le courant se renverse. Dans la campagne, ça reste du vélo loisir. Alors qu’en ville l’usage est quotidien, c’est un vrai moyen de transport. La tendance à la démotorisation est plus marquée chez les universitaires. On le voit à l’EPFL. Chaque année nous engageons des stagiaires en été pour aller faire des entretiens. On travaille beaucoup sur l’étalement urbain et nombre d’entretiens ont lieu à la campagne. Or, de plus en plus de stagiaires n’ont pas de permis de conduire. Et s’ils prennent le car postal, un seul entretien leur prend la journée…

Quelle est l’image de la voiture chez les jeunes?

«La voiture, c’est pour les vieux», comme je l’ai entendu dans le cadre de mes enquêtes. La voiture s’est ringardisée. C’est un truc du XXe siècle. C’était bien dans les années 80. Mais maintenant, nous disent les jeunes, ça pollue, c’est encombrant, ça coûte cher. Derrière cette évolution, il y a un changement du rapport à l’espace. Les jeunes sortent le soir, mais l’idée de se retrouver dans un endroit extérieur avec des copains est en perte de vitesse. Ils sont beaucoup plus casaniers, se retrouvent dans des espaces privés. Les 16-25 ans maintenant, ce sont des jeunes d’intérieur. La voiture est un peu hors jeu.

Et dans les campagnes?

Les jeunes en apprentissage, moins urbains pour la plupart, sont plus attachés à la voiture. Parfois tunée, elle sert à se démarquer des intellos, ces hipsters qui sont tous à vélo. Ce sont des discours qu’on entend. Et on en arrive à un thème important dont on parle encore très peu. Celui de la cohésion sociale. On observe un monde où on a d’un côté des jeunes moins formés, plus proches du monde rural, fortement associés à la voiture, contre des jeunes urbains, plutôt bien formés, qui l’abandonnent. Des jeunes de l’extérieur, qui n’ont pas l’habitude d’utiliser les transports en commun, ne viennent plus au centre lorsqu’on leur dit qu’il faut prendre le bus. Ils iront dans les multiplex de cinémas en périphérie. Ainsi se développe une double culture chez les jeunes. L’une beaucoup plus urbaine, l’autre plus américanisée. Cette coupure n’existait pas il y a vingt ans. Elle peut devenir problématique.

Les constructeurs de voiture ont-ils du souci à se faire?

Oui. L’acheteur de voitures neuves en Suisse a plus de 55 ans. Donc les véhicules correspondent aux goûts des gens les plus âgés. On est sur le point de signer une recherche pour une grande firme automobile qui s’interroge justement sur le désamour de la voiture chez les jeunes. Elle se demande si, dans 20 ans en Europe, on leur vendra encore des voitures. (TDG)

Créé: 07.03.2016, 21h34

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