Débat en Ville
Quelle politique d'accueil pour la petite enfance?
Interview: Irène Languin. Mis à jour le 15.06.2012
Thierry Apothéloz est conseiller administratif à Vernier. Membre du comité unitaire pour l’initiative 143, le socialiste défend l'idée de l'inscription dans la Constitution cantonale du droit à la place d'accueil pour chaque enfant en âge préscolaire. (Image: Pierre Abensur)
Député PDC, François Gillet est corédacteur du contre-projet du parlement cantonal à l'inititive 143. Il préconise notamment la contribution du Canton à l'effort financier des communes dans le domaine de la petite enfance. (Image: Pierre Abensur)
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Les Débats en Ville sont menés par notre journaliste Irène Languin. (Image: Pascal Frautschi)
Inscrire le droit à une place d’accueil dans la Constitution, est-ce utile?
Thierry Apothéloz (TA): L’inscription du droit à la place d’accueil pour chaque enfant en âge préscolaire, comme le demande l’initiative 143, améliorera trois points essentiels, qui nous ont amenés au lancement de ce texte. D’abord, il gommera les disparités entre les communes: certaines d'entre elles ont fait un effort important pour la construction de crèches, d’autres non, par manque d'envie ou de moyens. Ensuite, en 1970, 30% des femmes travaillaient. Aujourd’hui, la proportion s’est inversée: la garantie de l’accueil pour tous offrira une plus grande égalité entre hommes et femmes. Enfin, un franc investi dans la petite enfance en rapporte trois à l’économie. Faites le calcul…
François Gillet (FG): Le contre-projet reconnaît la nécessité de trouver des solutions pour pallier le manque. Mais laisser entendre qu’il suffit de décréter un droit pour que, par enchantement, la pénurie s’efface, est contestable. Le droit au logement existe dans notre Constitution depuis des décennies et n’a rien réglé! Au lieu de créer de faux espoirs, proposons de vraies pistes. D’abord, cadrer précisément les besoins. On a enfin un observatoire cantonal de la petite enfance qui permettra une vision globale. Il s’agira ensuite d’y répondre le mieux et le plus vite possible. Mais charger les seules communes de cette tâche alors que le Canton ne fait que prescrire des normes et surveiller leur application, c’est un peu léger. L’Etat doit devenir acteur à part entière de la politique de la petite enfance.
Qui doit financer la création des crèches?
TA: L’initiative a pris comme modèle le système actuel, où les communes jouent le rôle principal. Le texte évoque toutefois aussi la possibilité de partenariats avec des privés et des entreprises. Mais je ne crois pas un seul instant que l’Etat contribuera à l’effort, comme le prône le contre-projet. En 2007, quand il s’est agi de transférer des charges du Canton aux communes, la première proposition qui a été faite a été d’ôter les 10 millions de subventions cantonales au domaine de la petite enfance! On n'est pas dans une situation économique où le grand argentier et les députés de la majorité actuelle vont nous remettre 10 ou 15 millions à destination de la petite enfance. S’appuyer sur les communes permet de surveiller que chacune mette la main à la pâte: il est inadmissible que certaines collectivités préfèrent diminuer leurs centimes additionnels au lieu de construire une crèche.
FG: Certes, l’IN 143 n’exclut pas le partenariat public-privé ou la participation du Canton. Mais on ne sortira pas de la pénurie si tous les acteurs concernés ne s’engagent pas résolument dans le défi de créer davantage de places, comme le contre-projet l’exige. Ça veut dire toutes les communes et le Canton, à l'instar de nos voisins vaudois. Bien sûr, il y a des communes qui auraient pu faire plus. Mais il y en a aussi qui ont tenté d’ouvrir des crèches et se sont vu refuser un projet pour quelques dizaines de centimètres manquants dans leurs locaux.
Certaines normes seraient en effet beaucoup trop contraignantes…
FG: Un certain nombre de dispositions sont clairement dissuasives, pour les communes comme pour les entreprises. L’enjeu après la votation sera d’élaborer une loi d’application plus incitative. Des normes de construction ou d’encadrement pourraient être revues. Il existe une marge d’évolution sans remettre en question la qualité de l’accueil. Un cadre plus souple permettrait à plus de places de se créer.
TA: Je suis d’accord pour reconsidérer les normes de construction, à condition qu’elles garantissent la sécurité des enfants. En revanche, je m’oppose formellement à ce qu’on revoie à la baisse les normes d’encadrement. La situation nous oblige à augmenter la présence des adultes auprès des enfants, car ces derniers vivent difficilement le stress familial, qui est en augmentation. Pour preuve, le nombre de bambins nécessitant une prise en charge spécifique est en hausse.
Pour maintenir ce taux d’encadrement, il faut du personnel. Or il y a un manque, là aussi!
TA: Pas tant que ça. Entre 2005 et 2010, Vernier a doublé le nombre de places de crèche. Nous avons trouvé à engager car nous offrions des conditions salariales dignes de cette profession, souvent décriée par ailleurs. Il y a des choix politiques à faire pour revaloriser le travail des éducatrices.
FG: Mais il est clair qu’en cinq ans, il serait impossible de trouver assez de personnel diplômé selon les normes actuelles pour répondre à la demande. Il faut rediscuter la répartition du personnel éducatif en fonction des quartiers, de l’âge des enfants et des structures. Entre les diplômées ES (éducatrices spécialisées), les CFC ASE (assistantes socio-éducatives) et les auxiliaires, il y a un panachage a faire. La qualité doit être préservée mais pas se faire au détriment de l’offre ni des enfants qui restent sur le carreau parce qu'ils ne trouvent pas de places d'accueil.
La Ville annonce une baisse du nombre des mamans de jour, alors que dans les réseaux communaux, il augmente. Qu’est-ce à dire?
TA: Des études montrent que les familles préfèrent naturellement l’accueil collectif, type crèche ou jardin d’enfants, car les mamans de jour sont méconnues. Une loi permet pourtant aux communes de créer des structures qui emploient ces accueillantes familiales. Mais certaines collectivités préfèrent les voir travailler de façon indépendante et se débrouiller toutes seules. C’est le cas jusqu’à présent en Ville de Genève, qui a en effet perdu 80% de ses accueillantes familiales. Dans la structure pour l’accueil familial de jour Veyrier-Meyrin-Mandement, que je préside, nous offrons aux mamans de jour un encadrement qui les met en réseau, ce qui leur permet de partager leurs inquiétudes. C’est la possibilité pour ces femmes d’être engagées, d’avoir des charges sociales et des vacances payées et d’être revalorisées au niveau salarial. En outre, on les décharge du souci financier vis-à-vis des parents, qui complique les relations pédagogiques. Tout cela a permis d’augmenter le nombre de personnes qui s’intéressent à ce métier.
FG: Il est indispensable de garder à Genève une diversité de prise en charge dans le domaine de la petite enfance. L’accueil familial de jour répond aussi à une partie des besoins. Nous avons soutenu la création de ces structures de coordination. Nous avons toutefois souhaité préserver le droit à certains accueillants de travailler de façon indépendante, car tous ne voulaient pas se voir «fonctionnarisé». Pendant des années, il est vrai que c’était le tout à la crèche en Ville. Mais je salue l’effort de Vernier et d’autres communes pour accorder un statut à ces familles d’accueil qui font un travail formidable.
Que pensez-vous du concept de crèche «low-cost» lancé en Suisse alémanique ?
TA: C’est une très mauvaise idée. C’est extrêmement dangereux pour l’enfant et la famille et très dévalorisant pour les professionnels qui sont sur le terrain. Je ne comprends pas que nous puissions admettre de diminuer les normes d’encadrement alors que nous constatons aujourd’hui une péjoration de la situation des enfants en milieu familial. Il faut investir dans la petite enfance, pas se désinvestir. On met des moyens importants pour l’école, le Cycle d’orientation et le postobligatoire et on oublie un élément fondamental qui est la construction du petit enfant entre 0 et 4?ans. Je ne peux pas admettre que cette tranche d’âge soit aussi maltraitée par la politique publique. Nous avons un effort à faire en termes de valorisation de la petite enfance, qui n’est pas assez considérée aujourd’hui. En 1980, Françoise Dolto avait émis l’idée que le bébé est une personne. Nous sommes en 2012 et le bébé se résume à un budget: on ne parle de la petite enfance que par les coûts qu’elle engendre. Ce n’est pas acceptable pour moi.
FG: Je rappelle en passant que rien dans le texte ni de l’initiative ou du contre-projet ne dit quoi que ce soit sur ces normes qu’il faudrait améliorer ou réduire. Quant aux crèches «low-cost», nous devons maintenir la qualité indispensable dans la prise en charge du jeune enfant. Le métier de l’éducatrice du jeune enfant est une véritable profession qu’il s’agit de reconnaître à sa juste valeur. Nous disons simplement que nous avons aujourd’hui une marge d’évolution pour créer à Genève davantage de places qui font cruellement défaut. Actuellement, le Canton a les normes les plus exigeantes et les crèches les plus chères de Suisse. Voulons-nous continuer dans cette voie ou y a-t-il un assouplissement possible? J’estime que ça se discute, sans tomber dans les crèches «low-cost» qui laisseraient entendre que n’importe qui pourrait s’occuper d’enfants en bas âge.
Si votre camp remporte la votation, où en sera-t-on dans cinq ans?
FG: En un an, l’observatoire cantonal doit fournir cette photographie des besoins des familles, qui fait actuellement défaut. Ensuite, il faut que les communes, l’Etat et les entreprises, ensemble, se donnent les moyens de créer un maximum de places. Tout ne sera pas réglé en cinq ans, mais on aura plus de chances d’avancer si le contre-projet passe et que l’effort est conjoint.
TA: Grâce au droit inscrit dans la Constitution, on aurait un outil pour mettre au pied du mur les communes qui ne jouent pas le jeu. Et le Canton pourrait participer au financement, comme il l’a fait jusqu’en 2007. (TDG)
Créé: 15.06.2012, 11h13
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