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Quel développement économique pour Genève après le séisme Merck Serono?

Mis à jour le 04.05.2012 7 Commentaires

L'annonce de la fermeture du site genevois du fleuron biotech a fait l'effet d'une bombe. Le canton doit-il repenser son modèle d'accueil des multinationales ou maintenir le cap? La conseillère administrative socialiste Sandrine Salerno et l'entrepreneur Jesús Martin-Garcia (PDC) en ont débattu au Café des Savoises.

De gauche à droite: Sandrine Salerno, Irène Languin et Jesùs Martin-Garcia devant le public du Café des Savoises.

De gauche à droite: Sandrine Salerno, Irène Languin et Jesùs Martin-Garcia devant le public du Café des Savoises.
Image: Pascal Frautschi

La conseillère administrative socialiste Sandrine Salerno est chargée du Département des finances de la Ville de Genève. Elle dénonce les allégements fiscaux dont bénéficient certaines multinationales dans le canton et prône une politique économique durable et responsable. (Image: Pascal Frautschi)

Vice-président du PDC Genève, Jesùs Martin-Garcia est directeur d'Eclosion SA, une structure qui aide à la création de start-up dans le domaine des sciences de la vie sur la base d'un partenariat public-privé. Il est également membre du comité de l'Union des associations patronales
genevoises. (Image: Pascal Frautschi)

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Les Débats en Ville de la Tribune de Genève sont menés par notre journaliste Irène Languin. (Image: Pascal Frautschi)

Comment analysez-vous les raisons de cette fermeture brutale?

Sandrine Salerno (SS): L’histoire de Merck Serono est celle d’une entreprise qui s’attache aux aspects financiers et néglige les aspects sociaux. Car ce sont ces 1250 hommes et femmes qui perdent leur poste qui font aujourd'hui Merck Serono. Globalement, je fais un constat critique sur la politique de développement économique pratiquée par le Canton. En une douzaine d’années, l’Etat a octroyé pour 1,2 milliard de francs d’allégements fiscaux avec un nombre d’emplois créés ou maintenus de 5300, chiffre non vérifié à ce jour. Cette stratégie qui ne vise qu’à l’attractivité a fonctionné, attirant un grand nombre de multinationales. On en recensait 569 en 2001 et 931 en 2008! Mais on n’a jamais anticipé les besoins en infrastructures. On a créé un déséquilibre en attirant l’argent à Genève et en laissant nos problèmes de logement à la France voisine: 80% des transactions immobilières y sont le fait de Genevois.

Jesús Martin-Garcia (JMG): Il faut éclairer l’annonce de la semaine dernière à la lumière du contexte dans lequel évolue Merck Serono. Son médicament phare, le Rebif, qui aide des milliers de personnes atteintes de sclérose en plaques et qui se vend pour 2 milliards de francs par an, va tomber dans le domaine public et ses ventes vont chuter drastiquement. Censée prendre la relève, une molécule de nouvelle génération, la Cladribine, a été refusée par la FDA (ndlr: US Food and Drug Administration) en juin 2011, après des investissements colossaux. On s’attendait donc à des décisions stratégiques, mais pas à cette annonce brutale, qui est un échec à mes yeux d’entrepreneur. Si on a investi pendant des années pour construire des savoir-faire, il est illogique de s’en séparer si sèchement.

Parallèlement, Merck Serono augmente son dividende de 20%. Choquant?

SS: L’entreprise a fait 750 millions de bénéfices nets en 2011 et en a versé 272 aux actionnaires. Est-ce raisonnable en termes de responsabilité sociale lorsqu’on doit faire face à un tournant stratégique? Non! Quand j’apprends qu’il y a deux mois, Merck Serono a fait venir des familles à Genève alors que la fermeture était imminente, je m’interroge sur son management. Par ailleurs, j’ajoute qu’on ne peut pas marcher sur une jambe: lorsqu’une molécule ne marche pas comme on le souhaite, il faut poursuivre les investissements et la recherche.

Faut-il favoriser les PME plutôt que les multinationales?

SS: On a affiché un soutien à de très grosses entreprises, qui ne le méritent qu’en partie, car elles ne font pas face à leurs responsabilités sociales. Le cas Merck doit donc servir à réorienter la politique économique en faveur des micro, petites et moyennes entreprises qui font beaucoup pour la création d’emplois et permettent d’envisager un avenir durable car elles se délocalisent très rarement.

JMG: Nous avons la chance d’avoir un tissu dense de PME, fait de structures plus agiles qui créent une diversité suffisante pour absorber les sociétés qui se portent moins bien. Toutefois, je ne souscris pas au discours qui oppose petits et grands. Merck Serono, c’est une PME qui a réussi et j’espère que d’autres suivront ce chemin. En outre, l’interaction entre ces grandes sociétés et les petites est capitale, les premières ayant une capacité d’investissement et de projection de talents très importante. Ces synergies fonctionnent bien dans la biotech et vont nous aider à développer d'autres domaines émergeants comme le cleantech. On a la chance d’avoir à Genève de grandes entreprises actives dans ce secteur, comme par exemple du Pont de Nemours ou ABB, qui s’impliquent dans le tissu local et qui peuvent le faire progresser. Indiscutablement, l’arrivée des multinationales nous a amené des problèmes de logement et de trafic, mais c’est à nous de les résoudre, sans se priver de la chance que représentent ces emplois, surtout dans un contexte économique global qui s’assombrit.

SS: Je ne dénonce pas les multinationales mais la politique qui les attire par le biais d’une fiscalité attractive. Quant à la capillarité, j’aimerais un rapport qui me démontre de manière incontestable et chiffrée le soutien des grandes entreprises aux petites. Malheureusement à ce jour, aucune étude fiable n’existe. C’est tellement vrai qu’il y a neuf mois, la Fondation pour Genève a donné mandat à l’Uni de Genève et à l’EPFL, notamment, de fournir un document qui fasse état de l’apport des multinationales sur la création d’emploi. Si j’en ai la preuve, je serai la première à intégrer ce document à mon discours politique!

JMG: Je n’ai pas pour mission de publier des rapports. Mais dans le domaine des sciences de la vie en tout cas, l’aide des grandes sociétés est extrêmement concrète. S’il n’y a pas d’effet domino à craindre avec ce départ de Merck Serono, on perd incontestablement leur soutien ponctuel sur des initiatives. L'incubateur Eclosion SA a pu être créée car Serono a bien voulu, en 2004, mettre à disposition des labos entièrement équipés. Sinon, nous n’aurions pas eu le budget pour créer une telle plate-forme technique. En outre, 76? 000 emplois à Genève sont dus aux grandes sociétés.

Doit-on craindre un repli sérieux du secteur de la pharma?

JMG: Le monde de la pharma est en crise et change de façon radicale actuellement. Cela se cristallise chez nous aujourd’hui, mais cela se passe aussi ailleurs dans le monde. Toutes les sociétés réduisent leurs effectifs de recherche. Développer des médicaments est devenu tellement cher, que les grandes entreprises pharmaceutiques se spécialisent dans les dernières phases cliniques avant l’enregistrement et la distribution des médicaments. Beaucoup de petites biotechs spécialisées et innovatrices font le travail en amont. Aujourd’hui, les petites pharmas sont à l'origine de 70% des molécules actuellement en développement clinique. Alors qu’il y a trente ans, 80% de ces molécules étaient issues des recherches grandes pharmas. Toutefois, nous avons précisément cette chance dans notre région d’avoir ce tissu de PME qui se portent bien. Pour preuve, la croissance a été fortement freinée par la crise financière de 2008 mais les effectifs sont restés à peu près stables. Dans l’arc lémanique, le secteur des sciences de la vie représente 20 000 emplois.

Merck Serono aurait-il pu bénéficier d’allégements fiscaux?

SS: Il existe une loi cantonale qui pose les critères sur lesquels on peut bénéficier d’un allégement fiscal. Merck Serono correspond à ces critères, mais c’est au Conseil d’Etat de répondre à ces enjeux-là. De toute manière, le secret fiscal empêche de savoir le montant d’un allégement. La seule façon de le connaître, c’est dans le cas où la société en question rembourse quelque chose à son départ. Sinon, seuls le nombre de sociétés concernées, les secteurs d’activité et les montants globaux sont publiés.

Le ciel est-il noir sur Genève?

JMG: La politique économique du Canton a bien fonctionné jusqu'ici, car nous avons réissi à diversifier notre économie ces vingt dernières années. Mais pas mal de nuages s’amoncellent sur l’économie. Et un changement majeur de notre fiscalité s’annonce, exigé par l’Union européenne. C’est la fin d’un système. Pas parce qu’il n’a pas fonctionné, mais parce qu’on ne pourra plus l’appliquer. Il va falloir que tous les partenaires s'assoient autour d'une table afin de trouver des solutions pour définir quels seront les moteurs de la compétitivité pour la Genève de demain. 90% des produits que nous consommerons dans dix ans n’existent pas encore. Les sociétés doivent donc continuer à innover, à se réinventer. Heureusement, à Genève, nous avons une grande diversification et malgré les très grandes difficultés, par exemple par rapport au franc fort, nous résistons encore. Mais ce n’est pas une garantie pour le futur.

SS: On dit que gouverner, c’est prévoir. Ce n’a pas été le cas du gouvernement. Il faut porter une politique globale qui associe le développement économique à celui de l’infrastructure. Par exemple, dans la loi sur le projet Praille Acacias Vernet, on a inscrit le principe d’un emploi pour un logement. Car si on s’enferre dans le modèle de développement actuel, alors il faudra abandonner certains projets, comme celui de l’agglo. Je plaide pour une économie durable et responsable et, face aux enjeux qui se profilent, vous serez obligé d’entendre au moins un bout de mon discours!

Que va-t-il se passer concrètement pour les employés concernés?

SS: Il n’y a pas de fatalité. Il y a un bâtiment et 1250? personnes compétentes. On serait bien bête de mettre la clé sous la porte. Nous devons proposer des solutions alternatives à la fermeture pure et simple.

JMG: La période de consultation sera clé pour identifier des alternatives viables. Au-delà, il y a une grande solidarité de tout le secteur biotech qui s’organise pour aider les employés de Merck Serono à continuer leurs activités, sous la forme de start-up notamment.

Créé: 04.05.2012, 12h11

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7 Commentaires

sa sa

04.05.2012, 12:15 Heures
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Salerno ... Salerno ... Mais quelle honte Genevoise !!! A part ces idées poilitques, c'est surtout la personne qui est une catasprophe pour notre ville !!!! Mon dieux rattrappons nous je vous en conjure !!!! Répondre


John Weissberg

04.05.2012, 22:41 Heures
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Dame Salerno ne changera pas. Elle dépense un argent public considérable qu'elle n'aurait pas sans ces entreprises et le organisations internationales. Elle et son groupuscule politique les honnissent mais leur permettent d'avoir voiture avec chauffeur et tutti quanti. Je relève le côté déterminé de M.Garcia qui, en entrepreneur, est déjà à rechercher de nouvelles voies. Voilà la bonne attitude! Répondre



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