Débat en Ville
Musiques: les festivals sont-ils en péril?
Par Irène Languin. Mis à jour le 29.06.2012 1 Commentaire
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Les prix d'entrée des grands concerts sont-ils trop élevés?
Sébastien Vuignier a fondé en 2009 TAKK Productions. Sa société est notamment à l'origine de la venue du groupe anglais Radiohead cet été à St-Triphon (VD). (Image: Pascal Frautschi)
Cofondateur, avec Daniel Rossellat, du Paléo Festival de Nyon en 1976, Jacques Monnier est aujourd'hui responsable de la programmation de l'événement. (Image: Pascal Frautschi)
Les Débats en Ville de la Tribune de Genève sont menés par notre journaliste Irène Languin. (Image: Pascal Frautschi)
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Comment se portent les festivals suisses?
Jacques Monnier (JM) : On est dans une phase positive. A Genève, Electron a bien fonctionné, il y a eu beaucoup de monde à Festi’neuch et Caribana. A Paléo, les billets sont partis très rapidement. Il y a énormément de festivals en Suisse mais les gens sont curieux et ont un certain pouvoir d’achat qui leur permet de sortir davantage que leurs voisins.
Sébastien Vuignier (SV): La situation semble saine et stable. Plusieurs festivals se portent même mieux que les années précédentes.
L’Helvétie, eldorado du live, alors?
SV: En effet, la concurrence y est moins rude qu’ailleurs. On parle de mille manifestations musicales en Angleterre: dans ce cas-là, le public doit trier. Toutefois, ce constat ne vaut que pour les festivals établis. La situation est plus difficile pour les événements ponctuels ou nouvellement créés. Les grands concerts en stade ne vont pas tous faire le plein.
Justement, Sonisphere, à Yverdon à la fin du mois de mai, n’était pas complet…
JM: Il y avait 32?000 spectateurs pour une capacité de 45?000. Ce genre d’événement coûte très cher. Il faut monter une énorme infrastructure pour un seul soir: à Yverdon, le budget était de 1,5 million de francs pour la seule installation sur le site. Après, il y a le cachet de l’artiste à amortir. Résultat, les places sont à plus de 100?francs, ça fait cher pour le public, et il faut y ajouter le transport et la nourriture. Dans les festivals, pour un prix moindre, on profite de toute une soirée avec divers artistes. Il se peut qu’on assiste à un effet de cannibalisation: les gens préfèrent les festivals aux gros concerts.
La prolifération de scènes gratuites nuit-elle aux événements payants?
SV: On peut en avoir peur. Mais en réalité, ils se nourrissent les uns des autres. La Fête de la musique, par exemple, permet à de nouveaux artistes d’émerger, qui alimenteront les festivals dans le futur. Et ça peut donner à l’audience l’envie de payer pour une place de concert.
JM: Certes, mais il peut arriver que la manifestation gratuite pénalise la payante. A Paris, des concerts sont donnés sur les bords de Seine avec des têtes d’affiche comme Charlie Winston ou Dominique A. Les promoteurs de ces artistes ne vont pas, en plus, réserver le Zénith! Et il faut bien financer l’infrastructure et les cachets. Souvent, ce sont les pouvoirs publics, donc les contribuables, qui mettent la main à la poche.
Le prix du billet a augmenté de 33% en cinq ans en Suisse. Votre analyse?
JM: Ça ne peut pas continuer comme ça. Il y a un risque financier important à proposer des entrées trop coûteuses. Depuis quelques années, les montants des cachets ont grimpé. Déjà, lors du passage à l’euro, on a senti une hausse de 15 à 20%. Les artistes vendent moins de disques et tentent de se rattraper sur le live. Avant, les maisons de disques subventionnaient des tournées pour mettre en avant leurs artistes. Maintenant, elles n’ont plus les moyens. Sans oublier une concurrence féroce: si cinq organisateurs veulent le même groupe, l’agent fera monter les enchères et vendra au plus offrant. Les promoteurs doivent faire attention à ne pas se laisser emporter par le marché. Payer un artiste deux fois plus cher ne ramène pas deux fois plus de spectateurs.
SV: C’est là le nœud du problème. Beaucoup plus que l’effet de la baisse du marché du disque, ce qui fait monter les prix, c’est que les organisateurs, qui sont nombreux, veulent tous un même artiste. On pense que les artistes sont vénaux et réclament toujours plus. Alors oui, ils aiment gagner leur vie mais c’est à l’autre bout de la chaîne que se décide le prix du billet. En fin de compte, c’est le public qui tranche: il n'y va pas quand c’est trop cher. A l’Arena, il y a dix ans, les billets pour les concerts de grandes stars coûtaient tout juste 50?francs. Maintenant, c’est le double. L’industrie du live est devenue un business avec de très grosses multinationales cotées en Bourse: ça a tiré les coûts vers le haut. Jusqu’ici, le public a suivi mais on risque d’arriver au point de rupture. Comme aux Etats-Unis, où des tournées ont dû être interrompues et des concerts annulés.
JM: Mais on a connu ça en Suisse romande. A l’été 2010, trois open air, Yannick Noah, Prince et Eros Ramazzotti, ont été annulés. Clairement, on était arrivé à saturation.
On se souvient du fiasco Prince à Genève. Faut-il mieux réglementer la profession?
JM: Oui. On ne s’improvise pas organisateur de spectacles, c’est un métier. Actuellement, n’importe qui possédant un peu d’argent peut louer l’Arena pour y organiser un concert. Cette annulation du concert de Prince a été une catastrophe. C’est très mauvais pour l’image des promoteurs de spectacles. Il est nécessaire de cadrer ça mieux, en s’assurant que les personnes qui se lancent dans un tel projet ont les reins solides.
SV: Paradoxalement, pour booker un groupe au Chat Noir, une licence auprès des autorités cantonales est nécessaire. Mais pour louer le Stade de Genève, je n’ai besoin de rien! Quant à cette histoire de Prince, le fond du problème, c’est que les tickets ne se sont pas vendus. Si toutes les places étaient parties, les choses se seraient bien passées. Maintenant, il est vrai que s’il s’était agi d’un organisateur établi et reconnu, les billets auraient été remboursés…
Que pensez-vous des phénomènes de marketing comme les tickets bradés?
JM: C’est un nouveau modèle économique qui vient des Etats-Unis. Je le trouve un peu choquant: tout le monde trouve normal qu’un jean soit soldé, mais le domaine du spectacle est plus émotionnel. Ce n’est pas très bon. Les gens finiront par attendre que les prix baissent pour acheter leur billet. Ça risque de fausser la donne et de modifier les comportements du public.
SV: On appelle ça le prix dynamique, qui existe par exemple chez les compagnies aériennes low cost. Ce qui est insupportable dans cette démarche, c’est le fait que le fan, qui achète son billet en premier, réalise deux mois plus tard que son sésame se vend à moitié prix. A moyen terme, c’est destructeur. Si un festival faisait ça, il n’y aurait plus personne l’année suivante!
JM: Mais c’est arrivé, en France par exemple! C’était précisément une grosse boîte de production américaine, Live Nation, qui avait lancé le concept.
Il y a aussi le principe du carré VIP…
JM: Sur les gros concerts, cela se fait de plus en plus et ça marche assez bien. Cette grille de prix existe déjà dans les salles et a été reportée sur les manifestations en plein air. On appelle ça golden circle ou carré d’or: les spectateurs payent plus cher pour être mieux placés. Mais dans le cas d’un festival, c’est une catastrophe. Daniel Rossellat, le président du Paléo, est allé à Bonnarroo aux Etats-Unis. Devant la scène, il y avait deux enclos réservés aux sponsors. En fin de soirée, quand les têtes d’affiche se produisent, c’est bondé. Mais au début, les groupes moins connus se trouvent à 50 ou 60? mètres des premiers spectateurs. Ça tue l’ambiance.
Les organisateurs de concerts sont-ils appelés à se diversifier face à un marché toujours plus tendu?
SV: Certains le font déjà. Ça a commencé par des comédies musicales, puis des tournois de catch, des matches de basket et des spectacles de strip-teaseurs. C’est nécessaire pour certains, car les têtes d’affiche sont moins nombreuses et la course au profit toujours plus ardue. Pour ma part, pour l’instant, j’ai assez et je préfère les concerts. Mais pourquoi pas, un jour?
Certains critiquent le fonctionnement du Paléo, qui repose sur le bénévolat. Que leur répondez-vous?
JM: Qu’ils ont perdu une occasion de se taire. Il y a 4500 bénévoles qui donnent leur temps et leur passion durant une semaine au Paléo. Si on voulait les payer, on ne trouverait pas autant de monde pour un si court laps de temps et le travail serait moins bien fait. Ces gens s’approprient l’événement et y apportent une énergie extraordinaire. C’est ce qui fait l’esprit du festival. Ce serait plus rentable de professionnaliser certains secteurs, comme les bars. Mais on ne veut pas le faire pour ne pas casser cette ambiance incroyable.
Doit-on craindre une «bulle festivalière»?
JM: Je ne pense pas, pour autant que les organisateurs restent attentifs. Chaque festival doit avoir son identité propre, son originalité, sa ligne de programmation et s’y tenir. Un festival n’est pas qu’une suite de concerts. Les gens attendent une expérience, un bel accueil, du respect aussi. Et il faut que chaque événement vive en fonction de ses moyens: à Paléo, on ne va jamais engager un groupe habitué à jouer dans des salles devant 50?000 personnes à 120?francs la place.
SV: Ce qui sera déterminant, c’est le prix du billet. Les festivals ont un peu de marge. Mais pour les concerts uniques, ce sera plus difficile: pour eux, une diminution du coût de la place est souhaitable.
Les festivals ont-ils noyé leur âme utopiste dans les enjeux financiers?
JM: La société évolue. Woodstock a quarante ans! Malgré tout, Paléo garde une philosophie de respect de son public et de ses collaborateurs. On pourrait faire beaucoup plus d’argent. Cette année, on a vendu 200? 000 billets en cinq heures. Si notre seul intérêt était le profit, on augmenterait le billet de 5? francs et on encaisserait un million de plus. On ne fait pas un festival pour faire de l’argent mais on utilise l’argent pour faire un festival. C’est une grosse machine, d’un budget de 22 millions de francs, à gérer de façon professionnelle, mais nous restons une association. (TDG)
Créé: 29.06.2012, 09h13
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La rédaction
1 Commentaire
Je profite de ce débat pour transmettre mes amitiés à Jacques MONNIER ;d'un ami d'il y a longtemps F.MEIER Répondre





Veuilliez attendre s'il vous plaît 


































































