L’âge du plomb survit dans un sanctuaire genevois

PatrimoineYvon Jay, typographe à la retraite, est un témoin de l’histoire de l’imprimerie. Il fait revivre la tradition perdue.

A gauche, Andréas Schweizer, conservateur de l’API, et, à droite, Yvon Jay, typographe retraité.

A gauche, Andréas Schweizer, conservateur de l’API, et, à droite, Yvon Jay, typographe retraité. Image: S. IUNCKER-GOMEZ

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Les doigts virevoltent sur le clavier, dans des entrechats effrénés. Une moyenne de 9000 pas à l’heure. Des lettres tombent, s’alignent dans un composteur. Ça bourdonne, cliquette et grince un peu. Et ça s’anime soudain: un bras se lève, un rail chasse, une roue dentée pivote. Le plomb, qui chauffe au cœur de la bête, pénètre dans les interstices des lettres. Et le mastodonte mécanique accouche d’une barrette étincelante et tiède. Sur son flanc, la phrase dactylographiée tatouée en relief.

Assemblée à d’autres et tapissées d’encre, elle fera naître un texte sur papier. Ce mastodonte, c’est une linotype. Relique des temps anciens de l’imprimerie, de 1886 à 1980, elle permet d’assembler des caractères pour produire des barrettes de phrases en métal. Yvon Jay connaît ce système par cœur, il l’a apprivoisé jusqu’au plus petit de ses rouages.

Chinois avant Gutenberg

Typographe de 1957 à 2002 et directeur d’imprimerie, il s’évertue depuis des années à conserver et promouvoir un savoir-faire dans les locaux de la Maison du patrimoine industriel et des arts graphiques à Genève. Il a récemment composé des lignes-blocs en plomb pour imprimer les 95 thèses de Luther à l’ancienne, à l’occasion d’une exposition du Musée de la Réforme (lire notre édition du 10 juin). L’opportunité de revenir dans les pas de l’imprimerie.

On croit toujours que l’histoire de l’imprimerie commence en 1450, lorsque Gutenberg invente les caractères typographiques. «En réalité, précise en souriant Yvon Jay, les Chinois étaient précurseurs. Ils ont créé, en l’an 600, des tablettes xylographiques en bois gravé, puis des caractères en porcelaine.» Pas de porcelaine pour Gutenberg mais un alliage savamment dosé pour créer des lettres mobiles. «Il revenait de Mayence et la composition des pièces de monnaie lui a inspiré un mélange qui sera repris par toutes les imprimeries: plomb, antimoine et étain. Le plomb seul n’est pas assez solide, l’antimoine est trop dur. Mais avec l’étain, ça fonctionne!» Deux cents pages peuvent désormais être imprimées chaque jour. «Les copistes auraient mis plusieurs semaines pour les produire…» A Genève, le premier livre sort de presse en 1478.

1000 caractères à l’heure

Avec les décennies, les techniques se perfectionnent. Les rythmes d’impression s’accélèrent. Mais la pratique s’avère fastidieuse pour les typographes: piocher les lettres une à une dans la casse qui leur fait face, ce grand meuble à tiroirs remplis de caractères. Avec l’exigence de rapidité – «ils étaient payés à la lettre… la moyenne avoisinait les 1000 caractères à l’heure» – et de précision – «en France, chaque erreur leur était déduite du salaire!»

Une fois la barrette remplie de lettres, et donc la ligne terminée, place à la suivante. Assemblées sur un cadran en métal, elles partent ensuite à l’impression. Puis les barrettes reviennent à la case départ, chaque lettre est rangée dans son tiroir, et on recommence!

Lorsque Yvon Jay, fils et petit-fils d’imprimeurs, commence son apprentissage à 12 ans, il doit maîtriser ces techniques. Mais il se prépare à une deuxième révolution typographique, déjà en marche: la linotype. De manuel, l’assemblage des lettres devient mécanique.

La première apparaît au New York Tribune en 1886 à Baltimore. Il faudra attendre les années 1910 pour voir les premiers prototypes en Suisse, «c’était des machines très coûteuses». Grâce à elles, on compose huit fois plus vite «et les coûts diminuent puisqu’une linotype remplace près de six compositeurs manuels. Cela contribue aussi à la démocratisation de l’édition et à la diffusion du savoir.» La Tribune de Genève, Le Courrier, La Suisse, tous les grands journaux s’en équipent et possèdent alors une imprimerie dans leur bâtiment.

Yvon Jay travaille au Journal de Genève dès 1962, puis à l’Imprimerie Sprint - Semaine Sportive et à La Suisse dès 1973. Aux commandes de sa linotype, c’est un virtuose: «Mon record de vitesse est de 16 000 caractères en une heure!» Et tout autant d’anecdotes de cette période dans la presse. Il se souvient de cette famille qui avait appelé, ulcérée, la rédaction du journal, car leur avis mortuaire avait été publié comme suit: «Nous avons le plaisir de vous annoncer le décès de…»

Trou du milieu et coup de feu

Ou cette fameuse nuit de 1974, lorsque le Grand Passage s’embrase. «Il était 1h du matin, il ne restait pas grand monde dans les ateliers et le chef a demandé aux trois plus rapides d’entre nous de rester. Les journalistes mobilisés en urgence sur place nous dictaient leur papier par téléphone et nous le composions en direct sur les linotypes. On a réussi à sortir la page à 4h, que les Genevois ont découvert avec stupeur dès 7h!» Il sourit encore en évoquant les menus publicitaires de Noël à imprimer. Entre les descriptions des plats, il devait être indiqué: «Le coup du milieu de la patronne est offert.» A la place, il a été écrit: «Le trou du milieu de la patronne est offert!»

Dans les années 1970, une troisième révolution supplante la lino et enterre le plomb: la photocomposition, à tube cathodique puis au laser. Le texte est composé sur écrans, matérialisé sur des films découpés et collés pour la mise en page avant de passer à l’impression. Et aujourd’hui, après le plomb enterré, la prochaine révolution, c’est la mort du papier? Yvon Jay n’y croit pas, pour lui l’histoire de l’imprimerie a encore de belles lignes devant elle. (TDG)

Créé: 11.06.2017, 17h22

Mémoire vivante

Depuis 1998, la Maison du patrimoine industriel et des arts graphiques est le projet

durable cantonal du patrimoine industriel. A la rue du Vuache, elle abrite une collection de presses et permet de conserver les savoir-faire de la tradition genevoise de l’imprimerie et du livre. Elle accueille l’Association

pour le patrimoine industriel (API), un témoin vivant de l’imprimerie et de son rôle à Genève, active sur 4 piliers: patrimoine, social, culture et art contemporain. En juin, elle a imprimé les 95 thèses de Luther, qui seront affichées le 31 octobre à l’API pour marquer le million d’heures consacrées à ce projet muséal participatif et citoyen.
A.T.

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