En Suisse, les politiciens sont des «pros non assumés»

Elections fédérales«Vu la somme de travail attendue des élus, le parlement est dominé par des politiciens de métier», dit le Genevois Sciarini.

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Les prétendants au Conseil national établissent un nouveau record: 3768 personnes sont en lice, mais combien ont-ils l’étoffe du job? Aussi excitant soit-il, le saut à Berne n’est pas à la portée de tout le monde.

Les exigences posées aux parlementaires ont fortement augmenté en termes de temps à investir, d’expertises et de compétences médiatiques, souligne Andreas Müller, du think tank Avenir Suisse. Dans un essai sur la politique de milice*, l’auteur s’alarme de son «érosion rampante»: «La Suisse s’éloigne de l’image idéale selon laquelle chaque citoyen pourra être politicien.»

«On est entre deux rives. Personne ne veut un parlement professionnel mais le Parlement fédéral est dominé par des politiciens de métier peu indemnisés »

Le politologue à l’Université de Genève Pascal Sciarini parle, lui, de «professionnalisation non assumée». «On est entre deux rives, note ce spécialiste des processus de décisions**. Personne ne veut un parlement fédéral professionnel. Toutefois, vu la somme de travail attendue des élus, il est dominé par des politiciens de métier qui sont peu indemnisés en comparaison internationale.»

Le tournant, c’est l’année 1992, quand les commissions du Parlement fédéral deviennent permanentes. Elles sont désormais le lieu où se forgent les décisions. Cette organisation a forcé les élus à se spécialiser. C’était nécessaire alors que les affaires se complexifiaient. Pascal Sciarini se réjouit de cette évolution: «Le parlement a renforcé son expertise et son pouvoir, il est devenu plus crédible face à l’administration et au Conseil fédéral.»

Dans ce contexte, l’élu le plus visible n’est souvent pas le plus influent; les beaux parleurs qui amusent la galerie ne pèsent en général pas lourd; les laborieux, les dilettantes et les paresseux n’échappent pas à l’insignifiance.

Un savoir-faire et un réseau L’influence d’un élu est proportionnelle à ses compétences et à l’étendue de son réseau dans son domaine d’excellence. Plus le sujet est sensible pour le pays, plus les attentes sont grandes et la possibilité de se profiler élevée. Un processus vertueux récompense presque naturellement les meilleurs. La confiance et l’estime des pairs se méritent lors des débats en commission. Idem pour le respect de l’administration, partenaire de premier ordre dans la phase de discussion des projets législatifs. L’aisance dans les langues nationales est une condition de réussite car la traduction simultanée ne couvre pas les travaux de commission. Ensuite les médias décuplent le rayonnement des spécialistes qui font la différence par leur maîtrise du sujet. Si l’on met de côté les présidents de parti toujours sous le feu des projecteurs, deux Romands régulièrement cités par leurs pairs illustrent cette ascension par la méritocratie: Roger Nordmann sur l’énergie et Cesla Amarelle sur l’immigration.

Pour Sarah Bütikofer, co-auteure du livre publié par Avenir Suisse, la professionnalisation du Parlement a profité aux jeunes politiciens talentueux et ambitieux. Ils peuvent construire une carrière qui leur était barrée il n’y a pas si longtemps. Dans les années 90, un seul élu à Berne sur 20 l’était avant 40 ans; en 2011, c’était un sur 5. La figure de proue de cette génération est Alain Berset. Elu au Conseil des Etats à 31 ans alors qu’il écrivait sa thèse, il accède au Conseil fédéral seulement huit ans plus tard.

A l’inverse, la professionnalisation a condamné le double mandat devenu trop lourd, mais elle profite aux seniors qui se sont distingués à la tête de leur canton. L’accès du Conseil d’Etat au Conseil des Etats devient un débouché logique pour ces routiniers de la politique (le Genevois Robert Cramer, le Fribourgeois Urs Schwaller, la Zurichoise Verena Diener).

Avec la polarisation accrue née de la forte affirmation de l’UDC, la politique est aussi devenue plus conflictuelle. L’exposition médiatique s’est accrue et il faut supporter des attaques personnelles plus souvent blessantes. Paradoxalement, cette évolution a élargi les espaces pour négocier en coulisses des majorités à géométrie variable. C’est un art qui requiert de l’expérience et un large réseau de contacts fiables. Les ego gonflés à l’hélium ne brillent pas dans cet exercice tout en finesse. La prime va souvent aux discrets et aux modestes, capables de faire porter un texte de leur cru par un collègue d’un autre parti pour en maximiser les chances de succès. Des qualités qui n’apparaissent jamais dans les hit-parades des élus, à la mode mais tellement simplificateurs.

*Sous la direction d’Andreas Müller et Tibère Adler, «Etat citoyen et citoyens dans l’Etat. La politique de milice entre mythe et modernité». Avenir Suisse/Slatkine, 2015

**Pascal Sciarini, Manuel Fischer and Denise Traber, «Political Decision-Making in Switzerland. The Consensus Model under Pressure.» Palgrave, MacMillan, 2015 (TDG)

Créé: 30.09.2015, 07h55

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