Plongée dans les rouages horlogers de la fondation Sandoz

Sous-traitantsRéuni salon EPHJ, le secteur reste sonné par la crise. Voyage sur les crêtes du Jura, à la rencontre des usines Atokalpa et Vaucher.

Jean-Daniel Dubois, directeur général de Vaucher Manufacture Fleurier.

Jean-Daniel Dubois, directeur général de Vaucher Manufacture Fleurier. Image: OLIVIER ALLENSPACH

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Drôle d’endroit pour une rencontre. Non, pas celle avec le conseiller fédéral Schneider-Ammann, qui inaugure mardi à Palexpo la grand-messe industrielle EPHJ-EPMT-SMT. Plutôt celle avec la Fondation de Famille Sandoz, présente entre robots et machines de découpe laser.

La structure gérant le patrimoine – estimé à plus de 5 milliards de francs – des héritiers du numéro un de la pharma se profile derrière les sous-traitants Vaucher Manufacture Fleurier, Atokalpa, Quadrance Habillage, Artisans Boîtiers ou Elwin. Bien loin des paillettes du salon SIHH – l’univers de Parmigiani Fleurier, la marque haut de gamme maison – cette alliance convoque un monde d’ateliers vers lesquels convergent à l’aube les phares des employés dans les forêts du Jura. Des fortins du 100% Swiss made qui résistent depuis deux ans dans la tempête.

Spiraux laminés de l’Ajoie

«On voit le bout du tunnel, mais, oui, l’année écoulée a été terrible», admet Sébastien Jeanneret, patron d’Atokalpa. Son usine borde une petite route fuyant à travers champs à la sortie de Alle, au cœur de l’Ajoie. Après le plongeon de ses commandes de 30%, tous les intérimaires ont été remerciés, l’effectif passant de 150 à 115 collaborateurs. «Nous restons rentables et continuons même à rembourser nos dettes», se défend le responsable d’une entreprise dans laquelle plusieurs dizaines de millions ont été investis lors de la dernière décennie.

«Oui, l’année écoulée a été terrible»

En 2001, la Fondation Famille Sandoz avait jeté son dévolu sur cette société familiale d’une trentaine de personnes. Spécialité? Tout ce qui tourne dans une montre. Polissage façon miroir, soleillage, goujure diamantée… sa maîtrise lui permet de demander 15 francs pour un seul rouage de montre portant le poinçon de Genève ou de Fleurier – quinze fois le prix d’un rouage standard.

Cette activité ne représente plus que le quart du chiffre d’affaires. Dès le départ, l’idée était d’utiliser cette maîtrise du métal pour concevoir des oscillateurs – ce «réacteur» constitué d’un ressort spiral, d’un mobile d’échappement, d’une ancre qui compte le temps dans la montre mécanique. Objectif, se dégager de l’emprise de Swatch, dont la filiale Nivarox verrouille les approvisionnements de spiraux. Trafilage, laminage, estrapadage… transformer un fil métallique d’un dixième de millimètre en un spiral de 25 microns de sections exige une quinzaine d’opérations. «Seul un actionnaire comme la Fondation pouvait mettre en place un tel outil industriel sans attente de retour immédiat», confie cet ancien de Vaucher, dépêché en 2006 à Alle.

Quatre ans plus tard, lorsque le numéro un mondial de l’horlogerie décide de ne plus fournir la concurrence, l’usine, capable de sortir 200 000 spiraux par an, s’engouffre dans la brèche. Elle anime aujourd’hui aussi bien des Tag Heuer Carrera à 6000 francs que des Hublot, Zenith, IWC, Girard Perregaux, Patek-Philippe, Audemars Piguet ou Chopard. «En dix ans nous sommes devenus un fournisseur alternatif», décrit le patron d’Atokalpa. «On est concurrentiel sur le balancier-spiral haut de gamme, mais on ne peut atteindre les tarifs auxquels Nivarox équipe les millions de mouvements ETA (ndlr: Swatch), avoue ce dernier. Son usine cependant dispose d’un filet de sécurité dont ne bénéficiait pas Technotime, fournisseur d’oscillateur chaux-de-fonnier parti en faillite cet hiver: une manufacture alliée vers laquelle partent 15% de ses pièces.

La piste du Val-de-Travers

Pour suivre le parcours de ces rouages, il faut emprunter les crêtes balayées par les vents. Monter à Saint-Brais, croiser les Franches Montagnes jusqu’à Saignelégier, sortir des bois noirs pour traverser La Chaux-de-Fonds avant de se perdre dans la haute vallée de La Sagne et de plonger sur le Val-de-Travers. Fleurier, apparaît comme hors du temps, avec sa fabrique ultramoderne sous la falaise – un investissement de 30 millions inauguré en 2009.

La décision de créer une alliance de sous-traitants avait été prise dix ans plus tôt par la fondation basée à Pully. Elle suivait le lancement en 1996 – année de la fusion Sandoz-Ciba au sein de Novartis – de Parmigiani, la marque au nom de l’ancien restaurateur de la collection horlogère des Sandoz. «L’idée reste de mettre en place un centre de compétences maîtrisant toutes les pièces, pour assurer un approvisionnement stratégique dans le haut de gamme et proposer une alternative aux grands groupes», résume Jean-Daniel Dubois, directeur général de Vaucher Manufacture Fleurier. Aujourd’hui, cette PME réalise la moitié de son activité avec Parmigiani. Le reste de ses mouvements équipe des montres comme Hermès – détenteur du quart du capital de Vaucher – Richard Mille ou Corum.

La revanche de l’estampage

Celui qui est entré chez Bulova en 1973 à Bienne – il travaillait alors sur un mouvement produit à 3000 exemplaires par… jour – est revenu instiller un peu de culture industrielle à Fleurier, temple de l’artisanat horloger. Une mue imposée par les années de crise. «Comme ailleurs, cette manufacture a été agrandie pour répondre aux quantités demandées; depuis, tout a changé», admet le responsable d’un site qui tourne à la moitié de sa capacité de 30 000 mouvements par an. L’ensemble du pôle horloger Sandoz emploie, lui, 370 personnes – dont 140 chez Vaucher – contre 600 il y a trois ans.

«Cette manufacture a été agrandie pour répondre aux quantités demandées; depuis, tout a changé»

Le mantra était les petites séries. L’objectif est désormais de réduire les coûts. Exemple? En retrouvant la maîtrise de l’étampage, les petites pièces reviennent à 2 francs, alors que les fraiser une à une coûtait 18 francs. Une presse peut mitrailler 80 pièces à la minute, assurant un an de production en une matinée. «La différence peut être dépensée dans une finition à la main», explique le fondateur des Mouvements Horlogers de la vallée de Joux (MHVJ). «La technique est transposable pour frapper des appliques pour cadran, dévoilées au dernier salon EPHJ», esquisse celui qui est considéré comme l’un des sauveurs de l’horlogerie mécanique. Cette année sa manufacture montrera à Palexpo sa maîtrise de l’usinage de l’or et du titane, métaux antagonistes mariés dans un tourbillon ultrafin.


Que «la vérité éclate enfin» dans l'horlogerie

Considéré comme l'un des sauveurs de l’horlogerie mécanique, Jean-Daniel Dubois, directeur de Vaucher, fait le récit de ces mois de crise

Cet hiver, le pôle horloger de la Fondation de Famille Sandoz a essuyé les critiques d’un blogger en vue, parlant d’un demi-milliard investi en vain, d’ambitions démesurées, de ventes à perte…

Dès qu’il industrialise sa production, un sous-traitant ne peut vivre qu’en sortant un certain volume de pièces – c’est une question de prix de revient mais également de fiabilité dans leur usinage. Une règle qui s’impose au haut de gamme comme aux mouvements mécaniques animant de modèles plus économiques. Cette année est l’heure du rebond: tout le monde travaille à 100%, les réductions du temps de travail sont derrière nous. Et, non, jusqu’à présent Vaucher ne perd pas d’argent.

Quel est l'avenir de ce pôle horloger au sein de la Fondation de Famille Sandoz ?

La Fondation est très fière de disposer d’un tel outil industriel, capable de maîtriser la fabrication de montres d’exception dont l’intégralité des pièces sont Swiss made… et fournies par ses propres entités. Aujourd’hui ce pôle est à maturité. Il faut maintenant que tout cela se développe de façon à devenir plus rentable. Un exemple? Nous recentrons la marque (ndlr: Parmigiani) sur des produits iconiques.

Sa montée en puissance est intervenue alors que nombre de marques revendiquaient l’appellation de «manufactures» en fabricant leurs propres calibres… Vos clients sont-ils devenus vos concurrents?

Les marques ont voulu un temps tout s’approprier, mais le phénomène s’estompe. Certains ont appris à leurs dépens la difficulté de mettre en place un outil industriel – il faut de l’expérience, du temps, de l’argent… en un mot le soutien d’un actionnariat entrepreneurial. Un chiffre? Développer un mouvement nécessite de poser entre 4 et 5 millions sur la table. Ajoutons que beaucoup de marques se sont posées en manufactures, ce qu’elles ne sont en fait pas. Mais la vérité sur la véritable fabrication des montres éclate de plus en plus – notamment grâce aux réseaux sociaux.

Vaucher a dû se séparer du quart de son personnel. D’autres restructurations à craindre?

Nous sommes descendus à la taille minimale en termes d’effectifs pour maintenir nos savoir-faire. L’an dernier nous avions réussi à limiter la casse: grâce aux commandes sur le long terme de Richard Mille nous avons pu revoir de 50 à 40 le nombre de licenciements. Parmi les personnes touchées seules 5 n’ont pas encore retrouvé du travail.

P.-A.SA.

(TDG)

Créé: 16.06.2017, 17h51

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Petit test mardi à Palexpo, après l'inauguration du salon dédié à l'industrie de précision. Arrêtez-vous devant le stand de l'un des 800 exposants et demandez que l’on vous rappelle le nom de la manifestation. En général, les entreprises actives dans le secteur horloger savent ânonner le premier acronyme - «EPHJ». Mais ensuite. ETP? STM? EFGH? Bégaiement. Confusion.

Allons, il s'agit simplement de la 16e édition du salon «EPHJ-EPMT-SMT» soit, en toutes lettres, la grand-messe de l’«Environnement Professionnel Horlogerie-Joaillerie», de l’«environnement professionnel microtechnologies» et des «Swiss Medical Technologies». Pourquoi faire simple… Attendant près de 20 000 visiteurs, l'événement mériterait un nom à la hauteur de l’enjeu économique que représente l'industrie de haute précision, le cœur de la machine à PME - et à exportations - qui fait la fierté du pays.

L'ambiance reste très «pro» et industrieuse. Pointue. Exemples. Présente au «village start-up», la société chaux-de-fonnière NeoCoat est spécialisée dans le «dépôt de diamant sur les microsystèmes et les pièces mécaniques». Sa concitoyenne – et quasi homonyme – Coat-X promet, elle, de protéger des circuits flexibles contre la corrosion grâce sa «technologie de [ndlr: revêtement] multicouches ultrafine et hermétique». Unimec – encore des représentants de La Chaux-de-Fonds – est à l'origine d'un étrange «module d'aspiration-soufflage pour la manipulation de composants par le vide» (sic). A moins que vous n'en pinciez pour son «préhenseur rotatif pour robot manipulateur». Dans un tout autre genre on pourra s'adresser au cabinet d'avocats genevois Katzarov, spécialisé dans la protection juridique des inventions. Utile.

Dans l'horlogerie également on reste à des lieux de la communication très «bling» visant à créer un imaginaire pour chaque montre lors des salons SIHH ou Baselworld. Retour ici dans le monde de la sous-traitance, dur, ingrat et en première ligne de la crise qui a battu le secteur depuis près de trois ans. Les intérimaires ont été remerciés depuis longtemps, et les plans sociaux se sont multipliés en 2016, «terrible année» pour nombre de ces PME.

Le salon EPHJ reste pourtant encore un rêve pour amateurs de rouages. C’est ici que les choses se passent. Par exemple au sein de la manufacture Vaucher à Fleurier ou de sa société sœur Atokalpa. Ces sociétés du pôle horloger de la fondation Sandoz comme leurs concurrents – par exemple la galaxie de PME fédérées au sein d'Acrotec - portent haut l'art d'usiner le métal. Elles continuent d’organiser la résistance de la matière à l'heure du triomphe du virtuel.

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