Genève, capitale éphémère de l’Afrique

Africa CEO ForumLe gratin des économies africaines se réunit à l’hôtel Intercontinental. Le canton peut à plusieurs titres prétendre à être un carrefour du continent noir.

Le sommet genevois doit avant tout permettre à ses participants de nouer des relations d’affaires. Un langage que les Suisses comprennent bien.

Le sommet genevois doit avant tout permettre à ses participants de nouer des relations d’affaires. Un langage que les Suisses comprennent bien. Image: Steeve Iuncker-Gomez

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L’hôtel Intercontinental a été transformé pour l’occasion. Une immense tente est érigée au-dessus de sa piscine. A l’intérieur, un millier de directeurs d’entreprises, une quarantaine de ministres, des chefs d’Etat africains. Tous assistent à la cérémonie d’ouverture du Africa CEO Forum. Sur scène, la modératrice Lerato Mbele estime qu’il est «juste» que ce sommet se tienne à Genève.

Pourquoi pas en Afrique? Cette question est lancinante, sur les réseaux sociaux, en dehors, et même parmi les dirigeants. Beaucoup ne comprennent pas pourquoi le gratin des économies africaines ne se réunit pas sur ses terres. Au moins quatre grandes villes du continent étaient candidates pour recevoir ces élites les 20 et 21 mars. Mais Jeune Afrique — le groupe qui édite le magazine éponyme — a opté pour le bout du lac.

Echanges restreints

A priori, les liens avec Genève ne sont guère évidents. A peine 1,2% de la valeur des exportations cantonales se sont écoulées dans le continent noir l’an dernier, une part stable depuis une décennie. La cité y exporte moins que Bâle — d’où partent la plupart des médicaments helvétiques —, moins aussi que Zurich ou l’Argovie.

Genève y écoule surtout des montres (pour 115 millions de francs en 2016), quelques produits pharmaceutiques (79 millions), des machines (24 millions). Une goutte dans le Sahara: la Cité de Calvin a vendu pour 6,6 milliards de francs de pièces horlogères en Asie l’an dernier, soit soixante fois plus qu’en Afrique.

Les échanges avec la Suisse? Ils ne décollent pas non plus, malgré l’essor des économies africaines cette décennie. En France et en Angleterre, les liens sont proportionnellement plus intenses, en particulier dans leurs anciennes colonies.

A peine 1% des investissements directs suisses cibleraient le continent, selon l’organisation Swiss African Business Circle (SABC). La BNS évalue à 75 000 les effectifs de firmes helvétiques en Afrique, c’est 3,5% du personnel de sociétés suisses à l’international. Une centaine de groupes helvétiques s’y activeraient. Est-ce beaucoup? Ou peu?

«Difficile à dire, les données sont floues. C’est plutôt peu, mais on voit des évolutions. Il y a cinq ans, les Suisses investissaient dans une poignée de marchés en Afrique. Ils ciblent depuis plus de pays différents», indique Michael Rheinegger, directeur du SABC.

Des entreprises aux Nations Unies

Pourquoi Genève alors? Parce que sur le front des services et des liens économiques indirects, la citadelle joue les premiers rôles. Il y a d’abord le négoce de ressources naturelles, ce secteur qui contribue pour un dixième du PIB genevois. Dans un continent réputé pour la richesse de son sous-sol, l’impact est forcément énorme (selon l’ONU, la moitié des pays africains puisaient plus de 80% de leurs revenus dans l’exportation de telles ressources en 2012).

Les matières premières négociées en Suisse — surtout à Genève — viennent d’abord d’Europe, mais l’Afrique est en deuxième position, selon une étude publiée ce mois. Les chiffres sont astronomiques: un quart du pétrole vendu entre 2011 et 2013 par les firmes pétrolières africaines a été acheté par des Suisses, selon une enquête de l’ONG Public Eye.

Au Nigeria, les Helvètes ont acheté pour 37 milliards de dollars de brut ces années-là, soit plus de 18% des recettes publiques de la première économie africaine. En 2013, Glencore a acquis la totalité du pétrole vendu par N’Djamena pour un montant estimé à 16% des recettes publiques tchadiennes. En Angola, le Genevois Trafigura monopolise l’approvisionnement de carburants. De 2011 à 2013, les Suisses ont été les plus gros acquéreurs de pétrole étatique au Cameroun, au Gabon et en Guinée équatoriale.

Du café au cuivre et au fer, la Suisse domine le négoce d’autres ressources omniprésentes, et pas seulement en République démocratique du Congo.

La marchandise est-elle de qualité? Comment financer son transport? SGS, qui siège à la place des Alpes, est le leader mondial de l’inspection et de la certification. Avec son concurrent genevois Cotecna, le groupe mettrait notamment aux normes les grands ports africains, selon Jeune Afrique. Le groupe de transport genevois MSC, également bien représenté au congrès, s’active de Lomé — où il gère un terminal portuaire immense — à la bourgade nigérienne d’Arlit en passant par Bulawayo, au Zimbabwe. Et l’on n’évoque pas Nestlé, connu comme le loup blanc de Tanger à Durban.

Les banques genevoises, dans le sillage des négociants, sont devenues leurs partenaires, de la BCGE à BNP Paribas (Suisse) SA. Au sud du Sahara, elles ont encore la réputation de cacher l’argent de chefs d’Etat. Ces derniers se plaisent d’ailleurs au bord du Léman. Mobutu y avait jadis une résidence. Le Camerounais Paul Biya passerait la majorité de son temps dans une villa sur la route de Lausanne. Le président algérien séjournerait régulièrement dans nos cliniques. Quant aux jets de la famille au pouvoir en Guinée Equatoriale, ils ont atterri 47 fois à Cointrin ces douze derniers mois.

Et concernant les organisations internationales de Genève, elles ont aussi pesé dans la balance des organisateurs du Africa CEO Forum, qui les évoquent, elles et la neutralité suisse.

Savoir-faire et séduction

Mais si Genève a été choisie, c’est aussi parce qu’elle sait séduire. Pour récupérer son congrès (dont les trois premières éditions s’étaient tenues dans le canton), le directeur adjoint de la Chambre de commerce genevoise (CCIG), Vincent Subilia, s’est rendu à Abidjan, où le forum a eu lieu l’an dernier.

«Pour convaincre les organisateurs, relève-t-il, je leur ai dit qu’on allait mobiliser les entreprises suisses pour nouer des liens d’affaires avec leurs homologues en Afrique.» Ce mardi, le conseiller national en charge de l’Economie, Johann Schneider-Ammann, sera de la partie et un accord de coopération entre la CCIG et l’Union nationale des chambres de commerce, d’industrie et d’agriculture du Sénégal sera signé.

«Il y a des opportunités de collaboration dans les technologies, la santé, les cleantechs, l’ingénierie, la finance», selon Michael Rheinegger. «La Suisse a pour atout majeur de ne pas avoir de passé colonial. Fort de ce capital sympathie, elle peut envisager les relations commerciales avec le continent plus aisément», estime Amir Ben Yahmed, président du forum. Dans les couloirs de l’hôtel Intercontinental, hier, les entrepreneurs suisses jouaient leur carte à fond (lire ci-dessous).

L’Africa CEO Forum devrait dorénavant se tenir en alternance sur le continent et ailleurs. La prochaine édition aura lieu en Afrique. Le bout du lac espère qu’en 2019, il reviendra sur ses terres.


Finance et éthique

INOKS Capital cible l’Afrique de l’Ouest et du Sud. Ce gestionnaire genevois de 25 employés a investi depuis 2006 près d’un milliard de dollars dans ces régions. «Nous ciblons les sociétés qui produisent, stockent, transforment une matière première pour le marché local ou pour l’export», indique Ivan Agabekov, son directeur financier. «Le potentiel est immense en Afrique, où tant de terres ne sont pas cultivées et où les rendements peuvent être améliorés tout en restant organiques.» Le groupe investit par le biais de fonds ouverts aux investisseurs institutionnels régis par des critères de durabilité pointus. «Mon métier consiste à repérer des sociétés à fort potentiel de croissance; l’Africa CEO Forum me permet de rencontrer ces partenaires», relève Ivan Agabekov. Un nombre croissant de concurrents indirects se trouvent dans le canton, ce qui fait de Genève un pôle de la finance durable.


Eau, énergie et électricité

En Suisse, le marché de l’hydroélectricité est saturé. En Afrique par contre, selon une récente étude, seulement 7% du potentiel hydroélectrique est exploité. Voilà pourquoi le groupe lausannois BG Ingénieurs Conseils, qui se spécialise dans la mise en place d’infrastructures, dont l’hydroélectricité, fonce. La société, qui emploie 80 personnes à Vernier, a construit des barrages et des systèmes d’adduction d’eau potable en Algérie et au Maroc. A l’hôtel Intercontinental, son directeur pour l’Afrique, Nicolas Crettenand, a pu établir de nouveaux contacts. «Nous discutons par exemple avec des collectivités de plusieurs pays en Afrique subsaharienne», se réjouit-il. L’hydroélectricité? La Suisse possède un autre atout: l'implication historique des communes dans le développement des centrales hydroélectriques. Un modèle à reprendre pour l'Afrique, selon Nicolas Crettenand.


Hôtellerie luxueuse

«L’Africa CEO Forum, c’est comme si je voyageais à travers l’Afrique en deux jours et que j’y rencontrais tous les décideurs clés.» Le moins que l’on puisse dire, c’est que Markus Semer, directeur général du groupe Kempinski Hotels SA, était content de se rendre chez un concurrent, l’hôtel Intercontinental. Le groupe genevois, qui a ouvert son premier hôtel africain en 2000, recense désormais neuf cinq-étoiles sur le continent. Le dernier a été inauguré l’an passé à Accra, un autre est en chantier à Brazzaville. «Nous aimerions en lancer d’autres en Côte d’Ivoire, au Sénégal, en Ethiopie et en Afrique du Sud», ajoute-t-il. En deux jours, le président-directeur aura été invité par cinq ministres de cinq autres pays pour autant de meetings. «Ils aimeraient qu’on construise des hôtels chez eux», relève Markus Semer. R.ET. (TDG)

Créé: 20.03.2017, 22h46

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Plus d’un millier d’entrepreneurs, ministres et présidents sont réunis à Genève. La ville hôte n’a pas été choisie par hasard, bien au contraire.

Niche
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Macky Sall
Parmi les chefs d’Etat venus pour l’occasion, le président du Sénégal. Il se confie à la Tribune de Genève.

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