La pauvreté s’étend à Genève, loin des projecteurs

ConjonctureDu nombre de dossiers à l’Hospice général à celui des personnes qui renoncent aux soins dentaires, les indicateurs montrent que la précarité s’exacerbe.

Genève, le 13 décembre 2016. Galiffe. Le Bâtiment de l'accueil de nuit des sans-abri de l'Armée du Salut ne désemplit pas. A Genève, la précarité gagne du terrain depuis un an.

Genève, le 13 décembre 2016. Galiffe. Le Bâtiment de l'accueil de nuit des sans-abri de l'Armée du Salut ne désemplit pas. A Genève, la précarité gagne du terrain depuis un an. Image: Laurent Guiraud

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Cette année, un grand nombre de personnes passeront Noël dans la précarité sur l’arc lémanique. Difficile de savoir combien, difficile également de savoir si elles seront plus ou moins nombreuses que l’an dernier. Les statistiques à leur sujet sont maigres. Les offices fédéraux et cantonaux, excellents quand il s’agit de recenser l’hébergement touristique, les ventes du commerce de détail ou le nombre de vaches, sont empruntés en ce qui concerne les pauvres.

Une statistique globale de la pauvreté n’existe ainsi ni à Genève ni sur sol vaudois. L’Office fédéral de la statistique (OFS) recense le taux de pauvreté à l’échelle nationale et par région depuis moins de dix ans. Ses sondages indiquent un recul: sur l’arc lémanique, 7,8% des gens n’avaient «pas les moyens financiers d’acquérir les biens et services nécessaires à une vie sociale intégrée» en 2014, contre 9,6% en 2007. L’institution précise que les données ne sont pas forcément comparables, les méthodes de calcul ayant changé entre-temps.

Une réalité encore cachée

Dans la région, la perception de la pauvreté augmente pourtant, selon des personnes œuvrant dans l’aide sociale. Et d’autres chiffres renforcent ce sentiment.

A Genève, l’Hospice général a traité l’an dernier un nombre record de dossiers avec aide financière (12 979), un chiffre qui sera dépassé en 2016. «Jamais on n’a eu autant de dossiers qu’aujourd’hui», relève Alain Meder, chef de service des prestations sociales de l’Hospice général. «Et ils restent ouverts de plus en plus longtemps.» Cette année, en moyenne, l’institution a apporté son aide aux bénéficiaires pendant trente mois. En 2012, on en était à vingt.

Certaines révisions législatives survenues entre-temps – comme l’abrogation du revenu minimum cantonal d’aide social – contribuent à expliquer ces hausses. Mais partiellement seulement. «Les gens trouvent plus difficilement un emploi. C’est un cercle vicieux: plus une personne reste à l’aide sociale, moins elle a de chance de trouver un travail», indique Alain Meder.

Retrouvez ici nos infographies sur la pauvreté sur l'arc lémanique

Les taux d’aide sociale sont stables – aux alentours des 13% –, ce qui signifie que vu l’accroissement démographique, plus de gens vivent dans la précarité. Selon Caritas, un tiers des personnes ayant droit à de telles aides ne les demandent pas (lire ci-contre). Or la pauvreté cachée n’est pas prise en compte dans les rapports.

Plusieurs autres indicateurs montrent que la précarité se répand. La part de la population genevoise vivant avec 3000 francs ou moins par mois qui renonce aux soins dentaires est passée de 16,3% à 20,6% entre 2007 et 2012, selon les HUG. Le nombre de bénéficiaires du Vestiaire social – cette institution offrant des habits de seconde main – est passé de 2794 en 2005 à 5651 l’an dernier.

Des dettes aux repas gratuits

L’organisation Colis du cœur aura offert des repas gratuits à plus de 107 000 personnes cette année, contre 79 000 en 2015. Les activités de l’association Partage, qui distribue les invendus de Coop et Migros? Elles ont crû d’un tiers cette année. «Le montant des dettes totales des personnes suivies par le service social du Centre social protestant de Genève augmente chaque année. Il avoisinait les 14 millions en 2015», selon Alain Bolle, directeur du CSP à Genève.

Les experts contactés peinent tous à expliquer pourquoi les résultats de l’OFS contrastent tant avec ceux des autres indicateurs. En Suisse, la proportion de la population qui vit avec des bas salaires est plus importante qu’en France, selon Eurostat. Genève et Vaud figurent parmi les trois cantons où les revenus disponibles sont les plus faibles du pays, a souligné Credit Suisse cette semaine.

Selon l’OFS, 530 000 personnes – une personne sur quinze ou un enfant sur vingt – vivaient sous le seuil de pauvreté en Suisse en 2014. Un tiers d’entre elles exerçaient une activité rémunérée. Le risque de pauvreté – c’est-à-dire de vivre avec 60% de la médiane du revenu national – menaçait plus d’un million de personnes cette année-là. Le Conseil d’Etat genevois a d’ailleurs annoncé cet automne que la facture des différentes prestations sociales délivrées par le Canton allait croître de 100 millions de francs en 2017.


«Mesurer la pauvreté n’est pas une priorité politique»

Entretien avec Dominique Froidevaux, président des Caritas en Suisse romande.

Selon les statistiques fédérales, le taux de pauvreté baisse sur l’arc lémanique, mais d’autres indicateurs disent le contraire. Qu’en est-il vraiment?

Il y a différents types de mesure, dont les enquêtes de l’OFS, réalisées sur la base d’un échantillonnage. Elles sont difficiles à comparer dans le temps car leur méthodologie a évolué. Et il y a les taux d’aide sociale; il s’agit de données objectives portant sur la pauvreté prise en charge. Or beaucoup de gens renoncent à se faire aider. Les taux d’aide sociale se stabilisent mais le nombre de personnes concernées augmente. A Genève comme dans le canton de Vaud, les prestations complémentaires destinées aux familles pauvres permettent à certaines d’entre elles de ne plus émerger à l’aide sociale.

Pourquoi est-ce compliqué de mesurer la pauvreté?

La pauvreté a longtemps été taboue en Suisse, la mesurer n’a jamais été une priorité politique. La notion de «working poor» était inconcevable il y a peu. Caritas a contribué à la prise de conscience par la publication d’études mettant en évidence le phénomène. Les bas salaires augmentent moins que les hauts (ndlr: de 2008 à 2012 les bas salaires ont crû de 0,67% à Genève et les hauts salaires ont bondi de 6,3%), les écarts se creusent, les pauvres bénéficient moins de la croissance.

L’an dernier, l’Hospice général a traité un nombre record de dossiers.

De plus en plus de gens n’arrivent pas à sortir de l’aide sociale, or à la base le système se veut une aide rapide, pour rebondir. Toujours plus de situations autrefois gérées par l’assurance invalidité doivent être soutenues par les services d’aide sociale. Beaucoup de gens dans la précarité recourent tardivement à l’aide sociale. On estime qu’une personne sur deux qui aurait droit à des prestations sociales ne les demande pas en Suisse. Sur l’arc lémanique le non-recours doit se situer vers les 30%. C’est souvent quand la situation s’est fortement dégradée que l’aide de dernier recours est sollicitée.

Pourquoi?

Par méconnaissance, peur de la complexité du système. Certains risquent de voir leur permis de séjour non renouvelé. Beaucoup ignorent qu’ils peuvent demander des allocations pour logement, des subsides pour assurances-maladie, des prestations complémentaires ou être conseillés. Il y a aussi la honte qui peut survenir en raison de la stigmatisation qui accompagne le statut d’assisté. Beaucoup de personnes âgées ne font pas appel aux aides complémentaires à l’AVS auxquelles elles ont droit. Dans le domaine de la prévention du désendettement, à Caritas, nombreux sont ceux qui n’osent pas venir si leur situation n’est pas désespérée. Or c’est une intervention précoce qui permet de rebondir dans les meilleures conditions possibles. Les gens viennent nous voir quand leur endettement est avancé et qu’ils risquent de perdre leur logement ou ne peuvent plus payer les caisses maladie.

Que font les assistants sociaux dans ces cas?

Notre travail est complémentaire à celui de l’assistance puisque l’on peut prévenir une aggravation de situation avec un conseil en matière de désendettement. Ce travail mobilise des savoirs faire complexes: soutiens d’urgence et conseils pour éviter les risques les plus immédiats, renforcement des compétences en matière de gestion de budget, négociation avec les créanciers, élaboration de plans de désendettement, voire conseil et soutien pour faire valoir des aides ou une protection du minimum vital par le biais d’une mise en faillite provisoire jusqu’à retour à meilleure fortune. Tout cela doit se faire dans un climat de confiance avec discrétion et un profond respect du libre choix des personnes concernées.

Comment mieux prévenir la pauvreté? N’y a-t-il pas un décalage entre les formations proposées et la demande des entreprises?

On manque sur l’arc lémanique d’un observatoire permanent des emplois dont l’économie a besoin. On sait où est le chômage mais on ignore où est la demande à part pour les métiers de pointe recherchés. Difficile aussi de savoir quelles orientations favoriser pour les élèves. Beaucoup d’emplois peu qualifiés disparaissent avec les technologies. Cela maintient sur la touche celles et ceux qui ont eu des difficultés dans leur parcours scolaire.

Ne faut-il pas aussi améliorer l’accès à la formation?

Il faut améliorer la qualité de la formation initiale et l’accès à la formation tout au long de la vie pour permettre aux personnes de rebondir lorsqu’elles sont exclues du marché du travail. Il faut développer des emplois plus accessibles pour faire face aux urgences écologiques ou aux besoins accrus en matière de services aux personnes âgées. Le système, trop rigide, n’est pas stimulant non plus. A Genève, si une personne à l’assistance veut se former selon ses propres choix, hors des dispositifs d’insertion, elle perd ses droits à l’assistance et pourra peut-être obtenir une bourse qui ne lui assurera pas le minimum vital. Cela décourage beaucoup de candidats. L’encouragement à la formation devrait devenir un principe majeur des politiques publiques. Cet encouragement est plus avancé dans le canton de Vaud. A Genève, nous y réfléchissons aussi avec les autorités cantonales. (TDG)

(Créé: 16.12.2016, 18h29)

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