La Grèce dévastée par la fuite de ses cerveaux

EconomieLa nation hellène voit les forces intellectuelles formées dans ses universités s’exiler massivement, en quête d’un meilleur avenir. Beaucoup partent en Suisse

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

«Philotimo». Ce terme grec serait impossible à traduire dans une autre langue. Il incarnerait un mélange entre loyauté, fierté, amour, une concentration de valeurs positives. «Il lie les Grecs de la diaspora avec leur pays d’origine. Il explique l’ethos grec, le devoir que chaque Grec ressent vis-à-vis de son pays. Toute ma vie, j’ai vécu pour ce mot», confie George Koukis, un homme d’affaires vivant à Genève et qui a fondé Temenos, la principale entreprise de logiciels bancaires du monde.

George Koukis a quitté son pays en 1967, les militaires prenaient alors le pouvoir à Athènes, la dictature des colonels était lancée. «J’ai dû quitter la Grèce avec ma femme pour nous construire un avenir», dit-il. Pour Sydney, puis Hongkong, avant d’atterrir au bout du lac.

Ses compatriotes, face à la crise, font comme lui: ils quittent le pays. En masse: 200000 Grecs de moins de 35 ans sont partis depuis le début de la crise en 2010, selon une étude du cabinet Endeavor. Et pas n’importe lesquels: la nation hellène perd ses «esprits les plus jeunes, les meilleurs et les plus intelligents», selon une enquête du European University Institute. Parmi les émigrés, 88% ont un titre universitaire. Les choses ne devraient pas s’arranger: 35000 compatriotes d’Ulysse étudient actuellement à l’étranger et deux tiers d’entre eux ne veulent pas retourner au pays, selon une troisième étude, du groupe Kappa Research.

Financiers, avocats, informaticiens, médecins, ils s’exilent. La plupart visent la Grande-Bretagne, l’Allemagne, les Etats-Unis. Les premiers partiraient plutôt dans les pays anglo-saxons. Le corps médical privilégie le nord de l’Europe. Plus de 7340 médecins ont émigré depuis le début de la crise, dont près de la moitié en Allemagne, ce qui fait de la patrie d’Hippocrate le plus gros exportateur de médecins au monde, selon la presse hellénique.

«Dans les années 2005-2006, on recevait deux à trois candidatures grecques pour une formation postgrade. Quand la crise est devenue manifeste, nous avons assisté à une immigration de masse. Vers 2009-2010, 40 à 50 dossiers de médecins grecs par an nous parvenaient», relève Panteleimon Giannakopoulos, qui a dirigé le service de psychiatrie générale aux HUG jusqu’à la fin de 2014. Les HUG employaient alors 81 collaborateurs grecs (dont 79 médecins), contre une trentaine en 2009. Quant au CHUV, il recense actuellement 99 salariés grecs (dont 87 médecins), contre 46 en 2010. Ces développements sont encore plus spectaculaires que celui de la communauté hellène en général en Suisse (voir infographie).

Plusieurs Grecs – comme les professeurs Leonidas Zografos, chef de service de la Clinique ophtalmologique de Lausanne, Stylianos Antonarakis, chef du Service de la médecine génétique aux HUG, Anastase Spiliopoulos, chirurgien à la clinique des Grangettes – se sont forgé une réputation internationale dans leur domaine.

La pénurie de médecins en Europe accélère ces flux. Alexandra, médecin-anesthésiste au Metaxa cancer hospital du Pirée, a été conviée en 2009 à une réunion de chasseurs de têtes dans un grand hôtel athénien où on lui a proposé un salaire correspondant à quelque 180000 euros par an, alors qu’elle gagnait 45000 euros net en Grèce. La doctoresse, qui a décliné ces offres, dit recevoir encore aujourd’hui à intervalles réguliers des e-mails et des coups de fil, en vue d’un engagement à l’international. «Il n’y a plus un seul jeune médecin qui reste en Grèce, dit-elle. Ils partent tous travailler à l’étranger.»

«Cette fuite des cerveaux est une des pires choses qui arrivent à la Grèce. C’est comme si un bateau se vidait de ses radars. Le pays aura besoin de deux générations, donc quarante?ans, pour s’en remettre», selon George Koukis. «L’émigration des personnes très qualifiées est un problème majeur pour le futur de la Grèce. Former des élites pour qu’elles partent est un gigantesque gaspillage qui pénalisera durement la Grèce», renchérit Charles Wyplosz, professeur d’économie au Graduate Institute de Genève.

«La majorité des Grecs reste ici, c’est précieux pour le système suisse. Mais cette fuite des cerveaux marque une évolution irréversible pour la Grèce, qui ne va pas les récupérer. La Grèce et l’Europe vont peut-être trouver un accord dans les jours qui viennent, mais la crise ne sera pas résolue pour autant», estime Panteleimon Giannakopoulos.

L’Attique, la région qui entoure Athènes, est la zone en Europe qui a connu le plus important déclin démographique entre 2008 et 2013, selon l’agence continentale de statistiques Eurostat. La Grèce se vide, même si elle fait actuellement face à un afflux de cols bleus démunis albanais, afghans et syriens.

Le contraste avec les cols blancs de la diaspora est saisissant. George Koukis a fait fortune avec Temenos. La famille Latsis, liée à Genève, posséderait des biens fonciers d’un milliard de francs. Affidea, le géant de la radiologie qui croît en Suisse, est dirigé par un Grec vivant en Hongrie. La crainte d’une faillite bancaire au pays pousse les membres de la diaspora à placer leur argent ailleurs: 70 milliards d’euros auraient été transférés vers d’autres pays de la zone euro ces derniers mois, selon le Financial Times.

La diaspora grecque serait constituée de sept millions de membres, qui conserveraient pour la plupart des liens étroits avec la mère patrie. George Koukis dit y avoir des «affaires privées empêtrées par les taxes exorbitantes du pays» qu’il n’abandonne pas car elles fournissent du travail à ses proches.

Selon lui, ce sont les leaders politiques de ces soixante dernières années – corrompus, égoïstes, incompétents – qui ont détruit le pays. «L’argent a substitué le philotimo dans le cœur de nos politiciens, ce qui explique pourquoi il y a tant de problèmes aujourd’hui», conclut le Grec.

Collaboration: Sophie Davis, Catherine Focas (TDG)

Créé: 24.06.2015, 22h31

Articles en relation

Kalangos: «J’avais des rêves pour Genève»

Démission aux HUG Le chef de la Chirurgie cardiovasculaire évoque son départ sur fond de conflit et ses projets. Plus...

Genève perd son chef de la chirurgie cardiaque

Guerre des stars La création d’un centre romand se solde par le départ du professeur Kalangos Plus...

La Grèce force l’Europe à faire un choix politique

Crise de la dette Athènes a présenté un nouveau plan sans rien lâcher de ses lignes rouges. L’UE suivra-t-elle la règle comptable ou le compromis? Plus...

Les Grecs de Genève passent à l’action

Une manifestation de soutien au peuple grec contre les «diktats» du FMI, de la Banque centrale européenne et de l’UE se tiendra aujourd’hui devant la Mission permanente de la Grèce à Genève. Elle est organisée par un collectif d’altermondialistes qui s’est constitué en Association de soutien au peuple grec le 8 juin dernier. «Il faut soutenir les Grecs, car ils sont soumis à des pressions extrêmes et illégitimes», estime Jean Batou, un représentant de solidaritéS, un mouvement socialiste membre de cette association.

Les organisations venant en aide aux Grecs – apolitiques pour la plupart – foisonnent à Genève, où s’est installée depuis des décennies une communauté hellène importante. Non moins de huit autres associations ou fondations liées à ce pays sont enregistrées dans le canton: l’Association des dames grecques de Genève, la Communauté grecque de Genève, la Communauté hellénique de Genève, la Fondation philanthropique orthodoxe (dont la présidente Dorothy Latsis est la femme du milliardaire Spiro Latsis), lAssociation gréco-suisse Jean-Gabriel Eynard, le Comité suisse pour le retour des marbres du Parthénon, la société internationale des amis de Nikos Kazantzaki (l’auteur du best-seller Zorba le Grec) et le Cercle littéraire grec de bibliophilie.

L’auteure gréco-suisse Wanda Chuard, présidente de ce cercle, résidente genevoise depuis une cinquantaine d’années et membre active de la plupart des autres organisations, estime que ces dernières sont aujourd’hui «en alerte». Toutes, selon elle, se démènent pour soutenir la nation en crise, que ce soit en envoyant de l’argent, des médicaments ou en promouvant le tourisme au pays d’Ulysse. «L’entrée de la Grèce dans la zone euro a été accompagnée d’une grande euphorie, qui a culminé durant les Jeux olympiques d’Athènes, mais depuis la situation s’est terriblement dégradée. Le peuple grec souffre économiquement mais aussi psychologiquement», estime-t-elle.

La communauté s’étoffe à Genève depuis le début de la crise. Au 1er juin dernier, 1331 Grecs résidaient au bout du lac contre quelque 1200 trois ans plus tôt, selon l’Office de la population. Dans les cantons de Genève, Vaud et Valais, 5200 Grecs sont inscrits au Consulat général de Grèce, situé dans le quartier de Florissant.
R.ET.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Genève championne suisse des vols de voitures
Plus...